David Vercauteren, Micropolitiques des groupes - pour une écologie des pratiques collectives,
Éditions les Prairies ordinaires, 2011, Paris

 

La lecture du livre « Micropolitiques des groupes » fut très intéressante. L'auteur, ayant lui-même fait partie de nombreux groupes militants autogérés, propose une analyse réflexive des groupes auxquels nous prenons part. La perspective qu'il choisi n'est cependant pas celui des structures apparentes et conscientes, des rôles et fonctions officiels, des mots utilisés pour décrire et délimiter un groupe. Adoptant une posture tout à fait « post-moderne », David Vercauteren nous invite à regarder les plis, les failles et fissures, les transversalités, les mouvements internes d'un groupe, les effets de ses actions ou de ses choix.

Il s'agit de tirer un trait sur cette conception d'un savoir qui dit ce que doit être l'avenir pour s'ouvrir à un « diagnostic sur ce qui entrave la possibilité d'inventer cet avenir »

Le but de cet ouvrage est donc de développer et partager un savoir qui se co-construit, pour nous permettre de réinvestir notre autonomie.

L'autonomie ne se confond pas avec le modèle libéral d'un humain pur et sans attache ou avec sa version libérale-libertaire du tout-est-permis. Elle tente, dans notre cas, d'exprimer une perspective : celle de s'approprier ses temps et ses espaces de vie.

Le livre est construit en différents chapitres, qui, chacun, développe un élément, un concept, qui appartient à la micropolitique des groupes. Ils sont classés par ordre alphabétique, mais nous sommes invités à les lire selon l'ordre (ou le désordre) que nous voulons. Quelques « trajets » sont proposés pour naviguer au travers des concepts, lorsque notre groupe vit une situation particulière, ou si l'on tente de répondre à une question plus précise. À la fin de chaque chapitre, il y a également des suggestions pour approfondir la réflexion selon tel ou tel angle.

La question qui soutend toute la réflexion, c'est « comment construire et affirmer de nouveaux modes d'existence collective? », et la piste de réponse qu'elle nous invite à explorer, c'est de « développer une attention particulière aux effets. »

Tout le livre est disponible sur internet (en français car l'auteur est belge) : http://micropolitiques.collectifs.net

Le pouvoir

Un des sujets qui m'intéresse particulièrement dans la micropolitique des groupes est la question du pouvoir, surtout lorsqu'elle est abordée dans une perspective autoréflexive critique, et qu'elle en aborde les aspects plus informels. Pour mieux comprendre la perspective proposée, j'ai choisi de vous présenter un long extrait :

Pour certains groupes, une valeur négative est attachée au mot « pouvoir », auquel on oppose des valeurs plus positivement connotées telles que démocratie ou égalité.

Cette première logique se manifeste selon diverses attitudes. L'une relève en quelque sorte d'un position « dure », où l'enjeu du groupe sera de maintenir à tout prix les formes les plus parfaites d'égalité entre ses membres; toute personne qui dérogera à cette règle se verra accusée d'autoritarisme et priée de rentrer dans le rang. Le regard se portera donc en priorité sur les signes apparents, sur la formalisation, le partage et la répartition des tâches, des activités et des fonctions, et moins, la plupart du temps, sur les processus et les contenus que cela permet de produire. Le critère choisi dans cette dynamique est la moyenne : ceux qui ont « plus de ... » doivent se retenir et ceux qui ont « moins de ... » doivent « accéder à ... ». Implicitement, le « faible » sera ici adulé et le « fort » sera châtié afin que toutes et tous convergent vers le même idéal d'une égalité enfin réalisée.

À partir du même point de vue négatif sur le pouvoir, une autre attitude a cours. Elle est plus soft, le moralisme y est moins prégnant. Ici, le pouvoir est perçu comme une construction sociale : « Nous vivons dans un monde hiérarchique... ». Le pouvoir est donc une résultante du système inégalitaire et, vu que nous sommes nés dedans, c'est un leurre de s'imaginer devenir capables de le supprimer en un coup de baguette magique et encore plus de penser pouvoir fonctionner de manière « idéalement » égalitaire par le fruit de la simple volonté. Dans une telle conception, le pouvoir garde une connotation négative, toujours opposée à une valeur supérieure d'égalité. Mais l'enjeu est cette fois de modifier petit à petit ce que l'on pourrait appeler les asymétries qui ont cours dans le groupe, dans le but de les faire disparaître à terme. Ce point de vie est traversé par l'idée que l'égalité suppose une réalisation et la fabrication d'une certaine uniformité des positions, des compétences et des capacités. Paradoxalement, le critère passe donc bien également par une moyenne à atteindre ou à produire, mais la posture n'est pas la même : ici s'affirme et se construit une volonté de permettre une appropriation partagée d'un certain nombre de facultés et de compétences reconnues comme importantes et détenues par l'une ou l'autre personne. On ne canalise plus celui ou celle qui les détiennent, on ne les refréné plus, on les convie à les partager et, ce faisant, on escompte pouvoir marcher ensemble vers l'égalité.

Dans les deux cas, on imagine le pouvoir comme une entité séparée qu'il s'agit de restreindre ou de s'accaparer et on pense qu'une fois cet objectif réalité, l'unité pourra être consacrée. Cette conception facilite la tâche de la pensée en lui permettant de réduire un phénomène complexe à des attributs (il a un certain nombre de …) ou à une psychologisation, à une personnalisation des fonctions dans un groupe. Nous y reviendrons.

Changeons maintenant de perspective et regardons désormais le pouvoir comme un ensemble de relations, ce qui implique qu'il s'exerce sur quelque chose ou sur quelqu'un. En même temps, l'un et l'autre acteurs de la relation qui se construit ne sont pas fixés dans un rôle : tout à tout, voire simultanément, chacun des pôles de la relation intervient, bouge, fait évoluer le rapport, le jeu de pouvoirs, c'est-à-dire d'influences, tant sur la situation que sur la relation qui se tisse. […] À partir de cet axiome, on peut concevoir une liste de variables ouvertes, exprimant le rapport de force ou de pouvoir constituant des actions sur des actions : inciter, induire, détourner, rendre facile ou difficile, élargir ou limiter, rendre plus ou moins probable... Telles sont les catégories de pouvoir.

Cette approche différente de ce que désigne généralement le mot « pouvoir » fait d'emblée apparaître que, dans le regard que l'on pose sur la pratique collective, nous avons tendance à remplacer « la relation » (le pouvoir comme rapport entre des personnes, donc entre des forces) par « l'identité » (le pouvoir comme attribut incarné, comme étant le fait d'une personne).

Évaluer

« Apprendre, c'est d'abord considérer une manière, un objet, un être comme s'ils émettaient des signes à déchiffrer, à interpréter ».

À ce titre, l'évaluation peut se concevoir comme une sorte de processus permanent d'initiation (apprendre des signes), au sens où il s'agirait de construire, déconstruire et reconstruire « l'être » collectif que l'on prétend constituer et son devenir.

David Vercauteren propose d'adopter une attitude méfiante face à la pensée selon laquelle il suffit d'avoir de la bonne volonté pour trouver et régler les problèmes, les « phénomènes à déplier », qui peuvent être soulevés dans la vie d'un groupe. Certaines personnes peuvent être plus sensibles à détecter les signes qu'il y a quelque chose à explorer. « Comment saisir une des forces partielles qui traversent le groupe pour l'étendre à l'ensemble et tirer de cette sensibilité une intelligence et un savoir collectif? » Et comme évaluer un processus ne se fait pas tout seul mais que cette évaluation doit être construite, « quelles sont alors les conditions nécessaires pour tenter de déplier le(s) signe(s)? »

Micropolitiques

La vie fait maintenant partie du pouvoir. Ce mode de pouvoir a pris une nouvelle vitesse et s'est focalisé toujours davantage sur la production de la subjectivité.

À ce niveau, la question n'est pas de nous libérer d'un État oppressif ou sous la coupe du capital en revendiquant des droits individuels ou des conventions collectives puisque c'est l'État qui est matrice d'individualisation. « Sans doute l'objectif principal aujourd'hui n'est-il pas de découvrir mais de refuser ce que nous sommes ». « Promouvoir de nouvelles formes de subjectivité »

La question est, aujourd'hui : de quelles techniques et savoirs collectifs avons-nous besoin en vue de soigner et conjurer ces empreintes corporelles qui affectent nos capacités d'agir et de penser et tendent à nous rendre impuissants?

Parmi les outils qu'il partage, David Vercauteren parle des rôles : ceux, implicites, qui décrivent des tendances que nous pouvons avoir selon notre personnalité, et ceux que nous pouvons nommer et utiliser comme moyen de créer des dynamiques de groupe plus vivantes et créatives. Il invite à faire rouler ces rôles, mais surtout, d'observer les effets que cela a sur le groupe. Si le sujet vous intéresse, l'auteur nous réfère à Starhawk et son ouvrage « Truth or Dare ».

Les outils comprennent aussi les artifices, soit tout ce qui permet à un groupe de sortir de ses habitudes et modes de fonctionnement naturels – qui ne sont bien évidemment pas sans rapport avec le type de culture dans lequel il baigne –, d’apprendre à devenir attentif à la manière dont il se construit, dont il travaille ensemble. Une manière technique de répondre aux problèmes qu’il rencontre.

L'ensemble des rôles, des artifices et de tous les éléments créés, testés et évalués en vue d’aider le processus de production du groupe se nomment des dispositifs.

***

Ce que je recherche dans une communauté intentionnelle vivante et nourrissante, c'est un groupe qui souhaite être acteur de changement, à la fois par le partage d'un mode de vie en phase avec des valeurs de respect de la nature et de justice sociale, de même que dans son action sur son environnement et sa communauté élargis. Bien que je souhaite que la communauté offre un espace de stabilité et de confiance favorisant le bien-être et l'épanouissement de ses membres, il est essentiel pour moi qu'elle soit toujours en mouvement, flexible et adaptable, capable de se remettre en question. Je ne crois pas détenir la vérité, et je ne crois pas que notre communauté arrive un jour à trouver la « réponse » qui lui permettrait d'arrêter son travail de construction d'un monde meilleur. Ainsi, je partage la perspective adoptée par David Vercauteren, celle d'être toujours à l'affût des effets de nos choix et de nos actions, celle de développer une sensibilité aux processus, et de se donner des outils pour retrouver une plus grande autonomie.

« Nous aimons dans le communisme cette idée du bien commun, dans l'anarchisme cette conception de liberté, dans '68 cette ouverture et ce foisonnement, et dans tous les lieux qui ont tenté ou qui essaient maintenant de vivre plus justement, cette espérance qu'il nous est possible de construire autre chose »

1 comment (+add yours?)

Il y a beaucoup de sagesse à aller chercher dans le "micro". Que ce soit dans la relation de couple, familiale, de groupe/comité, région, pays et monde. Les même forces/erreurs à petite échelle se répercutent et il faut savoir prendre le temps d'y apporter plusieurs moments de réflexions et d'actualisation pour ancrer des apprentissages... et à les laisser à nouveau se mettre en questions... C'est une danse constante. 

Beau choix d'extrait (et, j'ai dû le relire plusieurs fois pour "bien" le saisir):

"l'enjeu du groupe sera de maintenir à tout prix les formes les plus parfaites d'égalité entre ses membres"

le pouvoir garde une connotation négative, toujours opposée à une valeur supérieure d'égalité

...simultanément, chacun des pôles de la relation intervient, bouge, fait évoluer le rapport, le jeu de pouvoirs, c'est-à-dire d'influences, tant sur la situation que sur la relation qui se tisse....: Une rivière n'est pas aussi belle et vivante sans les pierres qui font face à son courant. Comment jugeriez vous la "relation" de la pierre avec l'eau? 

« Comment saisir une des forces partielles qui traversent le groupe pour l'étendre à l'ensemble et tirer de cette sensibilité une intelligence et un savoir collectif? » Et comme évaluer un processus ne se fait pas tout seul mais que mais doit être construit, « quelles sont alors les conditions nécessaires pour tenter de déplier le(s) signe(s)? »

 

 J'ai aimé l'extrait sur les rôles suivi de ta (powerful) conclusion sur ta vision d'un communauté intentionnelle.  "Acteurs" de changements car il faut savoir jouer, explorer et évaluer tout en ayant ces moments et ces lieux sécuritaires permettant à l'être de se sentir en sécurité et apte au lâcher prise, let go, l'abandon dans la confiance face aux autres. CONFIANCE. VULNERABILITE. CONFIANCE.

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