En décembre dernier, je terminais ma formation de 1350h en charpenterie-menuiserie au centre de formation professionnelle de Bonaventure. Je n'avais presque pas d'expérience manuelle au début, et je suis débarquée là, avec un diplôme de sociologie en poche, une fille de ville perdue en région, une fille perdue dans un milieu de gars… Imaginez-vous, j'avais presque peur, la première fois que j'ai utilisé le banc de scie! Mais, croyez-le ou non, j'ai terminé mon cours avec mention spéciale...

 : oui, madame-monsieur, je me suis vu décerner l'Équerre d'Or, ultime décoration qui reconnaît l'implication, la performance et la détermination d'un(e) seul(e) élève par classe. Je suis la première femme à avoir reçu le prix depuis les vingt ans que ça existe. Laissez-moi vous dire que j'en suis fière! Et ce n'est pas tout : à la soirée du gala de finissants, non seulement les professeurs soulignaient ainsi combien je m'étais démarquée, mais les gars de ma classe se sont concertés pour exprimer eux aussi, à leur manière (par un bouquet de fleurs!), combien je les avais impressionnés et marqués par mon travail et mon attitude fonceuse. Wow, ça, c'est tout un hommage.

Étonnant pourtant (et cela pourrait certainement être l'objet d'une réflexion plus poussée), que je doutais encore d'être une bonne charpentière, d'avoir « bien fait » dans cet univers où je manque parfois de repères, alors même que je tenais l'Équerre d'Or entre mes mains...

 

Toilette à compost et entrepreneuriat

Quoiqu'il en soit, le coeur de tout ça, c'est le projet d'entrepreneuriat que j'ai mis sur pied, sur ma propre initiative, dans le cadre de ma formation. Pourquoi j'ai fait ça? Premièrement, parce que le rythme des cours était un peu lent, et qu'il y avait souvent du « temps à tuer », entre deux modules d'apprentissage. Aussi, je me suis vite rendue compte du gaspillage qui a lieu dans la formation, puisque l'on construit pour démolir tout de suite après, et la plupart des matériaux sont jetés (quoique les 2x4 sont débités et réutilisés comme bois de chauffage). D'ailleurs, si c'est stimulant de réaliser des choses concrètes et observables, c'est plutôt déprimant de ce rendre compte que ça ne sert à rien. Ben voyons! Tant qu'à construire un plancher, des murs, une toiture, tant qu'à mettre du revêtement, poser des portes et des fenêtres, construire des meubles… Pourquoi ne pas mettre toute cette énergie et toutes ces ressources sur un projet durable et utile! Enfin, ces deux éléments ont aussi contribué à mon inspiration :

  1. Le 6 décembre 2012, la FTQ-Construction a fait une manifestation devant le parlement. Comme moyen de protestation symbolique, ils avaient suspendu une toilette chimique au dessus du parlement à l'aide d'une grue, pour dénoncer les piètres conditions de travail, soulignant au passage que l'absence de toilettes décentes représentait parfois un obstacle de plus que les femmes devait affronter dans ce milieu traditionnellement masculin. Pour plus d'informations, voir les articles suivants :

    La Presse: http://www.lapresse.ca/actualites/regional/montreal/201212/06/01-4601541-construction-des-travailleurs-suspendent-des-toilettes-pour-protester.php
    Le journal de Québec:
    http://www.journaldequebec.com/videos/featured/les-plus-recentes/1231210931001/toilettes-au-coeur-des-revendications-ras-le-bol-a-la-ftq-construction/2016638848001

 

  1. Voici ce qu'on peut lire dans le sommaire du rapport de recherche « Construire avec elles » :

    « « Il y a deux compagnies assez grosses qui engageaient. Ils m'ont dit : “Puisque tu es une fille, il va falloir qu'on te fournisse des toilettes à part.” [...] J'avais l'expérience, mais ça n'a pas marché. » --- Nathalie
    « Il faut [...] être capable de pisser debout, dans un verre à café dans le camion, quand il n'y a pas de toilette sur le chantier.» --- Évelyne
    Peut-on croire qu'au XXIe siècle au Québec, des employeurs refusent encore d'embaucher des femmes à cause d'une question de toilette? Nombreuses sont les travailleuses rencontrées qui ont témoigné de cette situation qui peut paraître risible de prime abord, mais qui sert de motif pour exclure les femmes de certains emplois dans l'industrie de la construction. »

    QUIRION, Marie-Ève et DANVOYE, Marik.2008. « Construire avec Elles : Sommaire du rapport de recherche », Bibliothèque nationale du Canada et Bibliothèque nationale du Québec, ISBN 978-2-9809724-6-1.

 

J'ai donc eu l'idée de construire des toilettes à compost : c'est écologique, c'est utile et pratique et ça répond à un besoin (surtout dans une région où beaucoup de gens font de la chasse ou de la pêche, où il y a des chalets en milieu naturel, et où il y a des groupes et organismes de plein air), et puis, c'est un projet relativement simple et petit, ce qui ne devrait pas demander un effort supplémentaire trop grand et qui ne semble pas constituer un grand risque d'échec.

Dans ma tête, toutefois, c'était un projet qui pourrait être approprié par les profs et toute la classe, et qui pourrait être intégré à nos cours. Malheureusement, ça n'a intéressé personne, et j'ai finalement porté le projet seule.

La municipalité de St-Siméon a été intéressée par mon idée. La plage municipale faisait justement l'objet de plans de revitalisation et d'aménagement, et un bloc sanitaire serait nécessaire pour accommoder les utilisateurs de cette nouvelle section de plage. Ils prévoyaient faire creuser une fosse sceptique, faire raccorder l'aqueduc, etc. Le scénario conventionnel, quoi! Mon défi principal a été de les convaincre de la pertinence et de l'efficacité des toilettes à compost. Mais l'argument qui les a le plus accroché, c'est que nous allions leur vendre le produit au prix coûtant des matériaux, et qu'ils n'auraient pas à débourser pour les travaux d'excavation et de raccordement aux systèmes. Bref, beaucoup d'énergie et quelques mois plus tard, la toilette à compost de luxe « trônait » sur la plage municipale de St-Siméon-de-Bonaventure!

Vous pouvez voir les étapes de construction du bloc sanitaire en suivant ce lien : https://picasaweb.google.com/arielle.paiement/Compolette?authuser=0&authkey=Gv1sRgCM3kyfTYka-0Bg&feat=directlink

 

Intégration

Enfin, j'ai présenté la candidature de ce projet au Concours québécois en entrepreneuriat jeunesse, et, en plus de gagner au niveau local et régional, j'ai aussi gagné au niveau national!

Ma plus grande réussite reste selon moi l'intégration. La manière dont j'ai moi-même su prendre ma place au sein de mon groupe-classe en démontrant de l'initiative, du leadership, de la créativité, du dynamisme et de la persévérance. La manière dont j'ai su m'intégrer à mon milieu, bien qu'originaire d'une autre région, en apportant des solutions concrètes aux besoins de la communauté élargie. Intégration aussi, car le projet de toilette à compost que j'ai mis sur pied intègre plusieurs principes, plusieurs valeurs, et que chacun-e vient appuyer l'autre et renforcer la force et l'unité du tout. Intégration, également, parce que j'ai approché plusieurs partenaires, chacun apportant sa contribution, implication qui a permis l'avènement de la fameuse toilette, que ce soit des informations et une expertise précieuses, un un accompagnement au développement de l'idée ou du produit, ou un soutien en ressources financières ou matérielles :

  • l'entreprise Contact Signature, à St-Elzéar, qui fabrique du revêtement extérieur en bois issu d'une exploitation durable des forêts et teint avec des teintures sans COV, et qui met une toilette à compost à disposition de ses employé-e-s);

  • le collectif du CESA (centre d'écologie solidaire et appliquée) à St-Louis, dont le site de rassemblement est désservi par une toilette à compost;

  • le Bioparc de Bonaventure, mettant à disposition une toilette à compost pour ses visiteurs-visiteuses;

  • Claude Couture, citoyen artiste et artisan, concepteur et utilisateur d'un modèle de toilette à compost;

  • le CFP Bonaventure-Paspébiac et son corps professoral, fournisseur de matériaux et d'expertise;

  • les étudiant-e-s de charpenterie-menuiserie des trois groupes-classes qui ont pris part aux travaux de construction, de même que deux étudiants du programme d'électricité;

  • la Municipalité de St-Siméon, qui a acheté le produit et participé aux rencontres pour adapter la toilette à compost à leurs besoins;

  • le Carrefour jeunesse emploi

Merci à tout ce beau monde là. Et n'oubliez pas d'arrêter à la plage essayer la toilette, vous m'en donnerez des nouvelles!

1 comment (+add yours?)

par Anémone on sam, 09/13/2014 - 16:19

Ma belle Arielle. Quelle beauté, tu es. Quelle expérience de se permettre de perdre ses repères, ou dev ne pas les trouver. Le voyage, c'est une façon de penser et de dire oui à la vie. Tu as fait beau voyage et tu as fait voyager les autres par ta présence et tout ton être dans ton cours de charpenterie-menuiserie. Bravo ma grande voyageuse!

 

Je n'étais pas au courant de la question de toilettes sur les chantiers. Merci.

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