Au Québec, et même partout dans le monde, la plupart des projets de milieux de vie collectifs prennent la forme de cohabitat ou d'éco-village/éco-hameau, probablement parce que ce sont des économies à revenus indépendants et des modes de propriétés qui laissent une large place à la propriété privée: ça ne bouscule pas trop les structures que nous connaissons, ça fait donc moins peur... Le Manoir est un projet de communauté intentionnelle à revenu partagé. Ça, vous le savez! Mais savez-vous ce que ça veut dire? Quand on leur parle de notre projet, plusieurs personnes soulèvent des questions, auxquelles nous tentons de répondre dans le présent article.

Nous établissons d'abord la distinctions entre les deux éléments dans une économie à partage de revenu, les revenus, et les dépenses. Nous en détaillons les différents aspects, et vous trouverez des exemples qui les illustrent, pour vous aider à vous faire une meilleure idée. Dans la deuxième partie de l'article, on parle de valeurs: du pourquoi le partage de revenu est si important dans notre vision, et des enjeux que le partage de revenu en relation avec d'autres valeurs.

Bonne lecture!

Dépenses

Du côté des dépenses, une communauté à partage de revenus pourvoie aux besoins de base de ses membres : logement, nourriture, vêtements, soins de santé (plus pertinent aux États-Unis, où il n'y a pas d'assurance santé), et objets liés à l'hygiène (brosses à dents!) Souvent, la communauté offre aussi des formes de divertissement, de loisir, des espaces de liberté pour développer ses intérêts et sa créativité : instruments de musique, salle de poterie, peinture, sports divers, fêtes de toutes sortes, etc.

Une autre dépense d'une communauté à partage de revenu, c'est l'argent que les membres reçoivent en plus: une allocation, un certain montant « discrétionnaire », de l'argent de poche, choisissez l'expression qui vous convient le mieux! Ils peuvent ainsi s'acheter des petits « luxes » que la communauté ne considère pas comme des besoins de base, ou qui répondent à des besoins plus personnels. Ils peuvent aussi choisir de mettre cet argent de côté pour des voyages, ou en prévision du jour où ils quitteront la communauté

Exemple :

  • 80$ à Twin Oaks

  • 120$ à East Wind

  • À Sandhill, ils n'ont pas d'allocation. Comme ils ne sont que 7 membres, ils discutent ensemble de leurs besoins. Généralement, chaque membre peut piger dans la caisse commune pour pouvoir à ses besoins. S'il en prend trop, tout le monde est au courant, et le problème est abordé au souper!
     

Le reste de l'argent est géré en commun. Ainsi, c'est en groupe qu'est planifié le budget, qui pourvoira aux opérations courantes et au développement de la communauté.

Exemple :

  • À Twin Oaks et East Wind, ils ont le Tradeoff game à chaque année : le comité de planification propose un bugdet, basé sur les dépenses de l'année précédente. Au-delà de la portion minimale de roulement, chaque membre peut choisir de mettre plus ou moins d'argent dans chaque « secteur », pour ses valeurs et rêves personnels. Le total est ensuite calculé, et devient le nouveau budget!

Revenus

On entend par revenu le salaire des membres ou les intérêts faits sur un capital personnel, que ce soit des placements ou des revenus de location d'une maison, par exemple. Cela inclurait aussi les dons, subventions, bourses, allocations provenant de mesures sociales (chômage, bien-être social, allocation familiale, etc.)

Exemple :

  • À Sandhill, un des 7 membres est formateur en consensus, et donne son salaire à la communauté

  • À Twin Oaks, il y a déjà eu un programmeur de Google, qui partageait son salaire

  • À Ganas, il y avait une médecin qui contribuait avec son salaire.
     

Les revenus comprennent également les profits générés par les entreprises collectives.

Exemple :

 
  • Twin Oaks a trois entreprises principales : production de hamac, usine de tofu, culture de semences
  • East Wind produit du beurre de noix
  • La Ferme Morgan produit de la viande de bœuf biologique
  • Ganas, à New York, a trois entreprises de réutilisation : magasin de meubles usagés, friperie vintage, librairie-café-spectacle.
  • La Cité écologique, à Ham-Nord, a au moins 6 entreprises (dont plusieurs portées par des jeunes de la deuxième génération de la communauté!) : art, recyclage, vêtements en fibre biologique, vêtements en tissus recyclés, distribution de fruits et légumes, ferme maraîchère bio.

 

À noter que le partage de revenus est un concept distinct du partage des avoirs. Le partage des avoirs implique que le capital déjà possédé, les actifs des membres qui joignent la communauté, leurs économies durement gagnées, devraient eux aussi être donnés à la communauté.

Variantes sur le même thème

Des modèles hybrides peuvent définir une proportion de revenus individuels qui doivent être partagés. Ainsi, une communauté pourrait attendre de ses membres que ceux-ci partagent 80% de leur revenus, ou encore le ⅔. Ce sont des économies hybrides, qui combinent partage de revenus et revenus indépendant. Il peut également exister des éco-villages à revenus indépendants, au cœur desquels des sous-communautés à partage de revenus rassemblent des gens qui souhaitent pousser la vie communautaire un peu plus loin.

Exemple :

  • Dancing Rabbit est un écovillage à revenus indépendants, où chaque personne est locataire « à vie » de sa parcelle de terrain et propriétaire de son habitation. Un groupe de 7 personnes ont choisi de partager leurs revenus

  • Ganas, une communauté au coeur de Statent Island, dans la ville de New York, s'est développée autour d'un noyau très serré d'environ 7 personnes aujourd'hui, lesquelles partagent leurs revenus. Ceux-ci sont propriétaires des entreprises et des 7 bâtiments locatifs, où vivent et travaillent un réseau de 70 personnes, impliquées de manières variables dans les activités communautaires du groupe.

Et plus proche de nous, existe-t-il des exemples de partage de revenu? J'en vois au moins deux:

  • les comptes conjoints. Il existe grossièrement deux types de compte conjoints : à prestation égale ou à prestation proportionnelle. Dans le premier cas, les deux personnes du couple mettent le même montant. Ainsi, la personne qui gagne le moins met une proportion plus grande de son revenu à contribution, et il reste donc une marge beaucoup plus élevée à la personne qui gagne le plus. Dans le deuxième cas, les deux personnes mettent à contribution la même proportion de leurs revenus : ainsi, la personne qui gagne le plus mettra, dans l'absolu, un montant plus élevé, mais l'impact sur son montant résiduel est le même que pour la personne à plus faible revenu. Laquelle est la plus égalitaire selon vous?

  • et les impôts. En fait, tout le monde participe, dans une certaine mesure, à une économie à partage de revenu. On estime que le minimum pour combler ses besoins de base tourne autour de 10 800$. Au-delà de cela, une contribution à la société est attendue. Celle-ci représente une proportion du revenu. Cette proportion augmente, par pallier, selon le revenu. Cet argent est par la suite redistribué sous forme de services : santé, garderies, éducation, entretien routier, électricité, etc. Le fait que les riches paient plus diminue les inégalités.

 

Enfin, le partage de revenu est un élément qui s'inscrit dans un système plus global d'économie de partage. Celle-ci fait référence au covoiturage (amigo express ou allo-stop), à l'échange de service (Accorderies ou autre SEL(système d'échange local) et JEU (jardin d'échange universel)), au troc (troc-tes-trucs, échanges de vêtements), au don (Freecycle), ou à la mise en commun de ressources (médiathèque collective, joujouthèque), l'hébergement (Couchsurfing). Ça pourrait aussi inclure les prêts solidaires, entre individus. Une recherche sur moteur de recherche me réfère à la consommation collaborative, concept qui place l'usage avant la propriété. J'aimerais aussi vous inviter à visionner un extrait du film "L'encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme" de Richard Brouillette, où Normand Baillargeon nous parle de l'économie participative (en deux parties sur Youtube: partie 1 et partie 2)

                                                 Enjeux et dialogue de valeurs

Engagement et reconnaissance

Un des enjeux soulevé par une système économique à partage de revenu est celui de prévoir le départ éventuel des membres. En effet, ceux-ci investissent tout leur temps et leur argent dans la communauté lorsqu'ils y vivent. Ce n'est pas vraiment problématique, le temps qu'ils y sont, dans la mesure où, comme discuté plus haut, un espace existe pour que chacun-e puissent s'épanouir et exprimer sa liberté. En choisissant de vivre dans une communauté à partage de revenus, ils sont conscients des implications, et devraient normalement être contents de participer au bien-être du groupe et de chacun des individus avec qui illes vivent par leur travail. Toutefois, que se passe-t-il le jour où, peut-être, ils voudront quitter la communauté?

La dépendance économique est une problématique que les féministes ont fortement dénoncé dans le cas de couple où, par exemple, la femme reste à la maison pour élever les enfants ou tenir maison alors que son mari travaille. Le travail de la femme permet à l'homme de développer sa carrière professionnelle, de monter les échelons. Tant que l'entente est prise de manière libre et consentante, il n'y a objectivement aucun problème. Celui-ci apparaît lorsque la femme devient prisonnière d'une relation qui ne lui convient plus (dans les cas extrêmes, cela peut inclure la violence conjugale), mais ne peut quitter car elle est sans ressources : elle n'a pas de travail, et pas d'expérience reconnue par le marché du travail, parfois pas de formation, elle n'a pas d'économies, etc. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les divorces prévoient la séparation des biens, et parfois, une allocation pour la personne des deux qui gagne le moins. L'enjeu est le même dans une communauté : il doit exister une forme de reconnaissance de l'investissement de chacun-e dans le développement de la communauté, même si le résultat n'est jamais marchandé.

De plus, si une communauté intentionnelle reconnaît la contribution en heures travaillées de ses membres, quelque soit le type de travail, le système social, lui, est construit pour donner des avantages sociaux aux travailleurs. En effet, le travailleurs et son employeur cotisent à différents régimes, dont la RRQ, qui assure des revenus à la retraite. Or, que se passe-t-il si, au bout de 10 ans, un membre a choisi de travailler aux jardins, à la cuisine, à l'éducation des enfants, alors que l'autre a contribué par le partage du revenu qu'elle a fait par son travail salarié? Advenant que les deux quittent en même temps, la deuxième bénéficierait d'avantage sociaux que l'autre ne pourrait toucher.
 

Égalité VS Liberté

Pour nous, membres fondateurs du Manoir, il nous paraissait essentiel que la communauté soit à partage de revenu. C'est profondément ancré dans notre valeur d'égalité et de justice sociale

Le principe de base, c'est qu’une heure travaillée vaut une heure. C’est inspiré d’une vision égalitaire et féministe parce qu’entre autre, ça inclut le travail invisible (vaisselle, cuisine, soin des autres) La contribution des membres se fait en heures et non pas en argent. Cela évite des déséquilibres de pouvoir entre les individus liés au capital économique.

Également, c'est selon nous une façon de remettre en question la propriété privée et de lutter contre l’appropriation des profits par une classe dirigeante, éléments propres au capitalisme, et qui sont, selon notre avis, à l’origine des inégalités sociales.

 

Cette valeur d'égalité est parfois confrontée, dans le cœur des gens et dans leur esprit, à celle de la liberté individuelle. En effet, nous sommes habitués à pouvoir choisir ce que nous faisons de notre argent, à gérer notre budget personnel comme nous l'entendons. Nous ne voulons pas avoir à justifier négocier chacune de nos dépenses et avoir à convaincre le groupe du bien-fondé de chacune de nos décisions personnelles! D'accord pour l'égalité, mais attention, pas à n'importe quel prix! Est-ce que ça veut dire l'uniformité? Est-ce que ça veut dire que je devrai faire et vouloir la même chose que tout le monde? Est-ce que ça veut dire que je n'aurai pas d'espace pour développer mon identité propre, mes rêves et passions, pour encourager des initiatives ou des causes que je trouve moi-même inspirantes?

Près de ce questionnement, le thème du partage de revenu soulève également la question des besoins. En effet, en disant qu'une communauté à partage de revenus subvient aux besoins de base de ses membres, plusieurs personnes se demandent ce que couvre l'appellation « besoins de base ». Chacun-e y va de ce qui, pour il ou elle, est essentiel, de ce dont il ou elle ne pourrait se passer. Aurais-je accès à ceci? Devrais-je renoncer à cela? Pourrais-je faire telle activité, développer telle passion, consommer tel produit? Aurais-je « assez » de liberté, ou encore même, pourquoi renoncerais-je à la liberté que me procure mon salaire? Je pense que ces questionnements sont extrêmement intéressants! Et même si je ne suis pas certaine qu'il existe une seule réponse à ceux-ci, il me semble qu'on touche à quelque chose d'essentiel quand on déterre ces insécurités et ces inconforts, qu'on les mets à jour et que l'on a ainsi l'occasion de les nommer. Ne trouvez-vous par cela passionnant qu'un tel sujet permette d'ébranler un tant soit peu ce qui nous semble si évident au quotidien?

Personnellement, je trouve que ces questions sont très pertinentes. Je suis simplement surprise de constater combien ces préoccupations se manifestent bien avant d'envisager le concept de partage de revenu dans son ensemble. En fait, constater combien d'importance est accordée à l'individualisme même dans une couche de la population qui se dit alternative me rends perplexe. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas en train de me prononcer contre cette individualité. Pour moi, il est toutefois primordial que celle-ci soit mise en relation et en équilibre avec l'égalité, la justice sociale. Que les compromis sur la liberté individuelle provoque ainsi une levée de boucliers, même parmi les « alternatifs », me donne une piste du « pourquoi » ça semble si difficile d'opérer de vrais changements de société...

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