14 mar 2014

Début février 2014, j'ai visité la Ferme Morgan, où vit un groupe d’une dizaine de membres. La ferme est située à Montcalm, dans les Laurentides.

Passé

La Ferme Morgan est une entreprise agricole de production de viande de bœuf bio qui roule depuis 25 ans. John Bastian et Janice Blanke, les propriétaires, ont acheté 1000 acres de terre à l'époque, comme projet de retraite. Au bout d'une vingtaine d'années, ils ont souhaité trouver des gens motivés à reprendre leur activités et tout en poursuivant sa mission « bio ». C'est à ce moment que les trois membres fondateurs en ont entendu parler. Ceux-ci étaient alors impliqués dans le projet de TerraVie. Un des trois avait, à plusieurs reprises dans sa vie, tenté de démarrer une communauté en proposant à des agriculteurs de reprendre le flambeau de leur ferme, sans succès. Pour une fois, c'était les agriculteurs eux-mêmes qui l'approchaient : il y a tout de suite vu une belle opportunité! 

La transition s'est faite graduellement. Les trois membres fondateurs ont déménagé sur la propriété pour y travailler une première année : se familiariser avec le travail de la ferme, faire leurs preuves auprès de John et Janice, établir un beau lien avec eux et entre leurs visions. John et Janice, habitant juste à côté, pouvaient ainsi offrir soutien et mentorat à la relève. Les premières années, ils assuraient toujours le côté administratif, le groupe prenant en charge le roulement de l'entreprise. Puis, les choses prenant de plus en plus forme, le groupe s'est donné une forme légale, la coopérative. D'abord coopérative de travail, ils changé pour la coopérative de solidarité, constatant que la formule convenait mieux à leur mission et à leurs activités. Les résidents en sont les membres utilisateurs. La Coopéravie Morgan opère la Ferme Morgan et loue les installations actuelles (maisons et bâtisses agricoles). La coop a acheté la machinerie et le troupeau au moment de sa fondation, l'achat étant financé par John. Également, la Ferme Morgan est administrée conjointement par John et la coopérative. Les maisons, les bâtisses agricoles et le fonds de terre sont loués pour 1$ par année, mais toutes les dépenses courantes de la ferme sont assumées par la coop (énergie, assurances, réparations, rénovations et entretien). L'élément qui reste à déterminer et sur lequel le groupe et les anciens propriétaires travaillent pour trouver une entente qui conviendra à tout le monde, c'est la question du fond de terre. En effet, les deux parties souhaitent protéger ce bijou de 1000 acres certifié biologique, de la spéculation et du morcellement. Diverses options sont étudiées.

Présent

Il y a trois maisons en plus de celle des propriétaires, dont 2 seulement sont occupées, la troisième nécessitant des réparations. Les terres et terrains sont dispersés à 3 endroits, sur une distance de 6-7 kilomètres. Les membres de la coop s'occupent d'environ 70 bêtes (vaches, bœufs et bouvillons), ainsi que d'une dizaine de sangliers, des poules, des canards et deux oies! L'été, ils ont un jardin et des serres qui couvrent 3,5 acres. Tout cela comble presqu'entièrement leur consommation de légumes, et ils sont autonomes en viande et en œufs (ils nourissent aussi les wwoofers et visiteurs!). Ils mangent entièrement bio. La Ferme Morgan organise aussi, quelques fois dans l'année, des évènements rassembleurs, comme un souper-spectacle ou une fête des récoltes. Le groupe est formé d'une douzaine de membres. Il y a eu une période très « mouvementée » au début du groupe, et plusieurs personnes sont passées qui ne sont pas restées. Aujourd'hui, le groupe est stable, et tend à s'agrandir tranquillement, bien qu'ils ne font pas vraiment de démarches de recrutement actives.

Ils partagent généralement les dîners, souvent les soupers bien que de manière plus informelle en hiver. Ils ont trois réunions par semaine: l'une porte sur la gouvernance, une autre sur le plan de développement, et la troisième traite plutôt des questions du quotidien. Ils gèrent ainsi leur vie de manière collective. Côté social, du cours temps où j'ai été là, TerraVie organisait une autre marche en raquette sous la pleine lune, et deux membres et moi-même sommes allés. Enfin, j'ai assisté à un évènement important dans le processus d'intégration des nouveaux membres, qui s'appelle la "mise à nu". Cela consiste simplement à parler de sa vie pour que le groupe nous connaisse mieux. Cette étape arrive après environ 3 mois d'engagement dans la communauté, et est une sorte d'officialisation de l'acceptation du nouveau membre par le groupe. D'autres étapes suivent plus tard pour que sa pleine intégration soit établie.

Futur

Ils travaillent actuellement sur leur plan de développement. Ils souhaitent planter des arbres fruitiers cet été, dans l'objectif de produire leurs fruits d'ici 5 ans. Cet été, ils accueilleront également un chantier pour la construction d'une serre « earthship », et prévoient avoir jusqu'à 40 bénévoles en même temps (dont 4 stagiaires avec une formation en agriculture, qui resteront 10 semaines)! Aussi, le groupe s'agrandira bientôt : un enfant est à naître au début de l'été. Également, chaque membre a ses rêves et ses projets : auberge, centre de yoga, qui sait? D'ailleurs, la coop commenc, en plus d'opérer une grande ferme et une entreprisee déjà à générer de nouveaux volets d’activité qui lui apportent des revenus complémentaires, comme l’organisation d’événements culturels et sociaux, un service de traiteur bio, des visites guidées et bientôt l’accueil dans un espace public où seront servis des mets cuisinés sur place. Ces secteurs sont appelés à se développer à moyen terme et de nouveaux services seront mis en place.

C'est intéressant de voir toute la diversité et la manière dont se complètent les compétences et expériences de chaque membre. La plupart d'entre eux se sont joint au groupe pour le potentiel qu'il offre, plus que pour l'activité principale actuelle, qui est de s'occuper des animaux... D'ailleurs, à bon entendant : ils sont à la recherche d'un vacher ou d'une vachère! ;-) Ces éléments, parmi tant d'autres, soulèvent l'enjeu de l'équilibre entre la quantité d'énergie et de temps disponible dans le groupe VS ses projets et ambitions, présents et futurs.

Réflexions

La coopérative de solidarité de la Ferme Morganique est une communauté à partage de revenu. C'est d'ailleurs ce qui nous a particulièrement intrigué et intéressé. Ça nous a aussi surpris : comment ça que nous n'en avons pas entendu parler avant?! Nous en avons entendu parler seulement à la fin décembre, alors que ça faisait déjà 3 mois qu'on avait fait notre « lancement », et que ça fait déjà 5 ans qu'on parle « communauté » autour de nous, que nos ami-e-s et connaissances savent que ça nous intéresse. Nous qui croyions que tous les projets au Québec avait la forme d'un écovillage ou d'un cohabitat, et qu'il n'existait pas d'initiative à partage de revenus au Québec (à part la Cité écologique de Ham Nord, dont l'importance de l'aspect spirituel ne nous intéressait pas)! Comme quoi, chaque chose arrive en son temps!

Un autre aspect qui résonne avec le projet du Manoir, c'est qu'eux aussi sont en train de travailler leurs documents fondateurs. Ils avaient, au départ, un texte de 700 pages pour exprimer la vision! Un travail de synthèse a été fait il y un an et ils ont maintenant un document de 6-7 pages à présenter aux aspirants-membres, et aux curieux comme moi :-). Ils sont en processus de réviser leur charte point par point pour clarifier leurs ententes et leurs attentes. Cette démarche se fait en même temps qu'ils s'approprient leur processus de décision et qu'ils développent leurs compétences en communication... en plus d'opérer une grande ferme et une entreprise. Bref, ils font les mêmes démarches que nous en ce moment, avec un défi de plus : ils le vivent en même temps! D'un côté, ça soulève des passions et des émotions de manière plus intense, mais de l'autre, ils peuvent mettre leur travail théorique en relation plus directe avec l'expérience pratique.

 

Durant mon séjour, je me suis beaucoup questionnée, à savoir : pourquoi nous n'irions pas y vivre, puisqu'ils partagent beaucoup d'éléments de notre vision? Partage de revenus, objectif d'autonomie alimentaire et biologique, partage du milieu de vie et des repas, prises de décisions par consensus ou sociocratie... ils utilisent même une toilette à compost!. Et puis, n'était-ce pas ma première observation lors de notre voyage dans les communautés en 2008? : il n'y a jamais rien de parfait (mais tout ça fonctionne quand même!). Alors, même s'il y a encore beaucoup de travail à faire au niveau de la vision, de l'organisation, et que ça peut représenter un challenge, et même si élever des bœufs n'est pas dans mes compétences actuelles ou spécifiquement mon rêve : ça donne quand même une communauté, ici et maintenant! En plus, notre projet rencontrera certainement lui aussi ses difficultés, alors ce serait illusoire de croire qu'en fondant notre propre communauté, ce sera plus parfait. 

À ce point, vous vous dites sûrement vous aussi : « C'est vrai ça! Pourquoi n'intègrent-ils pas simplement la Ferme Morgan? ». Vous avez raison : je me rends compte qu'il n'y a aucune véritable raison qui pourrait justifier que je ne m'y installe pas. La seule véritable raison, c'est que mon rêve de démarrer une communauté moi-même est encore bien vivant et très fort. S'il y a de quoi, cette expérience et le fait de savoir que la Ferme Morgan existe m'inspire et me nourrit encore plus dans cette voie. Ma profonde conviction : « Yes! Un bel exemple qui fonctionne! On en veut plus! Nous, on va en faire une autre, et j'espère qu'il y en aura bientôt des dizaines! » L'important est de cultiver des liens forts entre ces différentes initiatives, se soutenir, partager nos ressources et nos expertises, les résultats (positifs et négatifs) de nos expériences respectives, et célébrer la diversité des cultures qui peut s'y développer. Viva la revolucion! Viva la vida!

 

Enfin, une des particularités qui m'a inspirée et a nourri ma réflexion, c'est l'idée de reprendre une entreprise déjà active et fonctionnelle. Démarrer une communauté est un défi déjà assez grand et ambitieux en soi, dans lequel beaucoup de temps, d'énergie et de volonté doivent être investis, et dont la réussite est incertaine (rappelez-vous, 10% seulement voient le jour!). Partir une (ou des) entreprises en plus, alors qu'on s'installe, qu'on travaille sur la dynamique du groupe, qu'on démarre des jardins et construisons des bâtiments (écologiques) pour nos différents besoins... ouf! Démarrer une entreprise, viable et rentable, demande beaucoup de compétences, d'engagement, et ses chances de réussite sont elles aussi assez minces. Quand la survie et le développement de la communauté reposent sur les revenus générés par cette entreprise, ça met la survie de la communauté en danger...
Je n'y avais pas pensé avant, mais l'idée de reprendre une entreprise est une très belle alternative à celle d'en démarrer une. À nous les jeunes, on nous dit que plein d'emplois se libéreront bientôt parce que les babyboomers s'en vont à la retraite. Eh bien, les entrepreneurs babyboomers sont eux aussi à la recherche de relève. Certain-e-s peuvent être de très bon-ne-s mentors, et peuvent nous accompagner dans la transition, ce qui est d'une valeur précieuse car nous n'avons pas toujours d'expérience entrepreneuriale. C'est une base solide, qui aura sa clientèle, son fonctionnement, son budget équilibré... Et que nous pouvons ensuite modeler à notre image, à notre vision, à nos autres projets.

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