15 fév 2017

Le travail dans l'autogestion

Écrit par le Gros Tony

 

« L’autogestion n’a pas de sens sans la planification démocratique et la propriété sociale des moyens de production […]. L’autogestion dans l’entreprise n’a de sens que si l’ensemble de la société est autogéré […]. Il ne peut y avoir d’îlots autogérés durables dans une société qui ne l’est pas » (Rosanvallon, cité par Coutrot, 2005, p.160).

 

Le travail et son organisation peut être une source importante de conflit dans le monde communard. Au Manoir, ces sujets sont souvent source de discussion. Pourtant, il ne semble pas qu’on soit arrivé à un consensus sur ceux-ci. Peut-être que le besoin n’est pas encore assez présent, ou peut-être sommes nous découragé-e-s devant l’ampleur de la tâche, soit établir un consensus sur un concept abstrait, sur lequel les opinions au sein du groupe semblent diverger grandement. Pour l’instant, voici l’ébauche de mes réflexions, probablement incomplètes. Je vous invite à collaborer et donner votre opinion sur le sujet. À tous ceux et celle qui s’objectent au travail à cause de son étymologie, détendez-vous et remplacez le mot travail par le mot œuvre dans ce texte.

 

Une des choses qui distinguent les communards par rapport au reste des gens c’est une cellule économique bien plus vaste. Au lieu de partager le même porte-feuille entre le membre d’une famille (ce qui est de plus en plus rare d’ailleurs), nous le partageons avec autant de gens que la commune choisit d’intégrer. Autrement dit, la commune collectivise les ressources. Or, qui dit collectivisation des ressources dit collectivisation du travail, puisque le travail permet la production de ces ressources.  C’est donc ensemble que nous devons organiser les tâches à venir, selon nos besoins, nos forces, nos faiblesses et nos envies.

Au Manoir, pour l’instant, une grosse partie de notre organisation est basée sur la confiance. Au début de la semaine, lors de notre réunion, nous disons aux autres comment nous pensons meubler notre temps et quels sont nos projets. CertainEs indiquent aussi au groupe des tâches qu’il faudrait faire et qu’illes ne sont pas mesure de faire faute de temps ou de compétence. Pour ceux ou celle qui sont en manque d’inspiration, il y a une liste de tâches sur laquelle on peut toujours trouver du travail si la volonté y est. Nous avons un seuil de 42 heures de travail à accomplir, ce seuil est indicatif, juste pour savoir quelles sont nos attentes les unEs vis-à-vis les autres, mais personnes ne viendra vérifier s’il est atteint ou non. Ce système basé sur la confiance n’est certainement pas garant d’égalité, mais il est certainement moins lourd à supporter pour la commune qu’un système où l’on calculerait toutes les tâches que l’on effectue pour remplir un quota de travail.  Et dans tous les cas, la conscience de notre interdépendance enlève souvent bien des frustrations lorsqu’elles surviennent.

Au Manoir, une heure vaut une heure. Pour nous, c’est un des principes de base de l’égalité. Ce n’est pas parce qu’une tâche est plus harassante ou demande plus de capacités qu’elle doit être plus payante, on calcule à partir du temps de vie investi, voilà tout. Par contre, j’ai aussi l’impression que les tâches de  «responsabilités» sont  parfois les plus difficiles à combler, ou tendent à être toujours comblées par les mêmes personnes, qui risquent de s’épuiser. Je crois que l’aversion pour les tâches qui nécessitent des responsabilités vient de notre conception de la liberté. La liberté, c’est de n’avoir rien d’imposé, pas d’horaire, rien à gérer, c’est nos deux jours sacrées de fins de semaine, c’est nos deux semaines de vacances l’été. Et il se trouve que bien des marginaux se définissent par la liberté. Alors, avec cette approche vis-à-vis de la liberté, il est peu surprenant que les tâches de gestion et de responsabilité soient rebutantes. Or, nous ne sommes plus de pauvres ouvrierÈREs soumisES au salariat, nous sommes maintenant des communardEs. Cette nouvelle conception de la liberté nous invite à changer de paradigme. Qu’est-ce que la liberté communarde? C’est l’interdépendance qui nous rend libre. C’est le pouvoir de la force collective qui nous rend libre. C’est de savoir que si je prends une responsabilité ici, unE de mes camarades en prendra une là et que c’est ensemble que nous devenons libres. Plus la synchronisation et le partage des tâches entre les différentEs membres de la commune est bonne et plus nous acquérons de liberté face au système, mais aussi une prise de pouvoir sur nos vies, une conscience que nous dirigeons nos actes nous-mêmes.

Sur la commune, le travail est une ressource limitée.  Elle est égale au nombre de communardEs disponibles, multiplié par le temps investi par chacunEs chaque jour.  Malheureusement, nos besoins en travail, eux, sont illimités; le jardin, les constructions, le bois de chauffage, le déneigement, la cuisine, le ménage, l’art, la chasse, etc. De plus, nous voulons avoir une qualité de vie et ne pas travailler sans cesse comme des damnéEs. Il est donc primordial d’avoir les connaissances nécessaires pour pouvoir exécuter les tâches, les gestes, de manière précise et efficace. Le transfert de connaissance, auprès des communardEs ou des voisinEs plus connaissantEs est précieux et peut faire en sorte que nous pourrons exécuter beaucoup en une journée. Dans cette connaissance, cette précision des gestes,  repose toute la beauté du travail d’artisanNE, la danse des mains qui devient un art. Avec la connaissance des gestes, vient aussi l’utilisation des bons outils.

Il est parfois tentant de tout faire pénard, à la main, ou avec un marteau de pierre. Or, la réalité est que ce travail physique, bien que très romantique, est lent, exténuant et parfois même dommageable pour le corps. Fendre 20 cordes de bois d’érable à la masse et au coin, nous vaudra plusieurs rendez-vous chez l'ostéopathe ou des douleurs et de l’usure prématurée qui coûtera cher à la commune. C’est pourquoi être bien équipéEs, savoir quels outils utiliser pour quelles tâches est primordial. Bien que le pétrole soit “le diable”, il faut garder en tête qu’un litre de pétrole vaut 20 heures de travail violent (10kwh). Et c’est pourquoi parfois, il faut penser l’utiliser quand même, avant d’avoir trouvé d’autres moyens (dans l’idée d’une transition). Aussi, l’organisation du travail peut nous faire sauver un temps fou. Bien organiser le chantier est 80% du travail, le restant c’est du plaisir! C’est maintenant qu’on doit sortir les pavés.

Puisque le travail est une ressource limité, être efficace est, selon moi, important, être productif aussi et ce dont il faut se méfier, c’est le productivisme. Je vous explique un peu ma compréhension de ces mots. Disons que nous avons une brouette avec une roue de bois, qui contient 20 litres et qu’avec ma forme physique je peux théoriquement faire 5 voyages par heure avec cette brouette. Si je réussis à transporter 100 litres de matières en une heure, ma productivité sera de 100 litres et mon efficacité de 100%. Par contre, si pour une raison ou pour une autre j’ai transporté seulement 90 litres, alors ma productivité sera de 90 litres et mon efficacité de 90%. Et si je me compare avec mon voisin qui a un pneu pneumatique et qui transporte 200 litres à l’heure, ma productivité reste la même 100 litres et la sienne 200 litres, par contre on peut dire que je suis 50% moins efficace. C’est l’attitude adoptée par la suite qui est peut être dommageable.

 

Si je veux la brouette du voisin, parce que j’ai vraiment besoin d’augmenter ma productivité (parce que la commune à besoin de matière), alors pas de problème, mais si je la veux parce que la productivité est mon but final et que je veux accumuler de la matière, faire un gros tas de matière et faire en sorte que le prix de la matière s’effondre pour vaincre mes concurrents, alors cette attitude est à condamner. Produire pour produire, c’est le productivisme et c’est ce que nous devons dénoncer. Toutefois, lorsque nous sommes productifs ou efficaces et que notre but est d’avoir un bon niveau de vie, combler nos besoins, etc, ce n’est pas condamnable.

Finalement, je crois que la perception du travail peut être grandement influencée par la classe de laquelle nous sommes issuEs. L’ouvrierÈRE agira en fonction d’un horaire imposé par autrui, l’habitantE selon la saison ou la température, lea bourgeoisE selon les gains à faire et l’aristocrate travaillera si ça lui tente. Encore une fois sur la commune, c’est un nouveau paradigme; on travaille en fonction de nos besoins. Pour l’ouvri-ÈRE-er, le travail est un droit. Illes se battent depuis des générations contre les scabs qui le leur volent, pour avoir une certaine sécurité/stabilité d’emploi, etc. Pour nous, je crois que le travail est plutôt un devoir. Nous ne devons pas nous battre pour y avoir accès sur un «marché», il est là et nous nous devons de l’accomplir. Et comme chaque devoir à son droit en contrepartie, nous pouvons par la suite pleinement jouir de nos droits de communardEs (consensus, liberté, etc!).

2 comments (+add yours?)

par Chenzo Luini on mer, 02/15/2017 - 18:08

C'est génial. Je saisi mieux maintenant la différente de vision entre le travail pour améliorer le monde et le travail asservissant du salarié. 

par David de Ugarte on mer, 02/15/2017 - 20:26

Belega afiŝo!! Gratulojn!! Estas tre bela legi afiŝon kiel tiu! Dankon fratoj!

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