D’un regard extérieur, le projet du Manoir pourrait sembler à certain-e-s concrètement à une colocation ordinaire: on partage les repas et les tâches, on fait des activités ensemble régulièrement, on fait pousser des germinations, on fait notre pain et notre kombucha. C’est pas ça qui fait une communauté! On mange seulement 50% bio/local, on vient seulement d'avoir des poules... “Il existe des individus seuls ou en couples qui font bien plus et atteignent une bien meilleure autonomie! Vous êtes un projet écolo? Pas très impressionnant…”

C’est peut-être parce que ce qui nous distingue, ou ce qui est central dans notre projet, n’est pas tant les mesures écologiques que la manière de les mettre en place: en groupe. Et que ça, c’est plus rare, moins à la mode, ça ne s’achète pas, ça se construit.

Manger pour 32$ par semaine

Nous nourrir coûte 32$/pers/semaine, soit 4,5$/jour. En 2016, moi je trouve que c’est une belle réussite. C’est une réussite, parce qu’en plus, on mange bien et en abondance.

Comment on fait ça?

  • Premièrement, on achète en vrac. On fait partie d’un groupe d’achat à Bonaventure. Pourtant, le groupe d’achat ne vise pas les meilleurs prix, mais la meilleures qualité, et sélectionne les produits locaux et bio lorsque c’est possible. Malgré tout, acheter en grande quantité permet souvent d’avoir de meilleurs prix. Surtout pour le bio, qui est parfois difficile à trouver dans une épicerie de région!

  • On achète aussi en gros, ce qui fait que quand le beurre est en spécial à l’épicerie, on prend 12 livres, pas 2! On vide la tablette des laits de soya et on fait des réserves!

  • On a une diète végétarienne. On consomme des produits animaux (lait, oeufs, bouillons), mais presque pas de viande. Avec la saison des poissons, on mangera certainement du homard pêché par un ami, du Caplan qu’on ira pêcher à la plage de Paspébiac et du maquereau qu’on cueillera à la chaudière! Richard est chasseur-trappeur, et nous mangeons de la viande sauvage environ 1 fois par mois: chevreuil, castor, ours, lièvre...

  • Ensuite, on fait des alliances. On va travailler pour nos ami-e-s fermiers-ères bio en échange de légumes: souvent, on ramène de bons volumes de légumes déclassés. On échange aussi parfois ces légumes contre d’autres denrées, comme des oeufs!

  • Puis parfois, mais rarement, on s’approvisionne de trésordures, ces ressources alimentaires gratuites, qu’on peut trouver dans les conteneurs des distributeurs quand la date de péremption vient de passer: c’était bon à vendre à fort prix la veille, aujourd’hui c’est bon pour le dépotoir? En majorité, par contre, c’est de la cochonnerie: pas parce que ce sont des déchets, mais parce que ce sont: chips, chocolat, produits transformés avec des listes d’ingrédients intrigantes, du pain blanc appauvri, etc.

  • Après ça, on cuisine de grosses recettes. Nous sommes 6 à la maison mauve, et on s’arrange toujours pour avoir des portions pour les lunchs. Notre plus grand défi, c’est qu’on n’a pas de robot culinaire, et que des fois, on râpe des carottes pendant 1h pour le souper!

    • Y’a un excellent roulement, et on perd très peu de nourriture.

    • À chaque jour, on a de la nourriture fraîche et saine, cuisinée maison, et on n’achète rien au restaurant ou au dépanneur pour dîner.

    • Soupes, salades, légumes grillés, végé pâtés, gâteaux. Quand c’est l’heure des récoltes, il faut transformer rapidement pour conserver les aliments et les consommer longtemps. Un-e ou deux membres peuvent parfois cuisiner toute une journée pour faire des conserves, ou des plats préparés congelés!

Et puis, la façon dont on organise la rotation des tâches, en plus d’être efficace, est tellement agréable! Chacun-e a est responsable d’un soir, ce qui fait qu’on ne cuisine qu’une fois par semaine… Et on mange bien tout le temps, parce qu’à force de manger les bons plats des autres, on veut épater la galerie nous aussi et on se force pour donner notre meilleur. Et puis, même pour quelqu’un qui ne sera pas très bon en cuisine, c’est ben correct, parce que tu peux avoir 1 ou 2 recettes et faire toujours les mêmes, on n’a pas le temps de se tanner :-P

Constituer un nouveau groupe

Une deuxième réussite qui peut passer inaperçue au premier coup d’oeil, c’est le travail conscient et attentif que l’on porte à constituer un nouveau groupe. Peut-être que ça semble facile, évident, naturel. Mais beaucoup de groupes ont pris leur bonne entente pour acquis, et plusieurs projets échouent faute d’avoir pris le temps de clarifier les balises, de constituer une dynamique commune, de planifier leur développement, de nourrir les relations.

Comment créer un sentiment de sécurité et de confiance, et comment faire des rencontres efficaces? Ce sont deux éléments importants sur lesquels on a mis beaucoup d’emphase dans nos premiers mois d’existence, et cela semble porter fruit. Évidemment, il est sûrement encore trop tôt pour crier victoire! Mais voici quelques éléments qui laissent croire que nous sommes sur la bonne voix:

  • Nous nous rencontrons 2 jours entiers par semaine.

    • Nous faisons des réunions dans lesquelles nous travaillons nos documents, nous planifions les tâches à venir, nous distribuons des mandats à des comités ou des porteuses-eurs de projet, nous faisons des compte-rendus ou des mises à jour de ce qui a avancé, nous travaillons sur des dossiers, faisons des visites, rencontrons des gens stratégiques pour notre projet.

    • À force de se rencontrer, de discuter beaucoup, de partager, de tenter de clarifier nos positions communes dans un document, nous apprenons à travailler ensemble, nous développons des outils d’animation et de communication, nous développons la confiance les un-e-s envers les autres, nous identifions les forces de chacun-e, et trouvons des stratégies pour nous soutenir dans nos “faiblesses”

  • Nous nous formons en communication-non-violente. Nous ouvrons un espace au sein de la communauté élargie pour pratiquer l’écoute empathique.

  • Nous avons développé un processus d’intégration des membres pour favoriser l’évolution harmonieuse et graduelle du groupe et des individus qui le compose lors de l’arrivée de nouvelles personnes.

  • Nous créons des documents, soit des ententes claires qui permettent de définir les limites et les frontières et que l’on met par écrit, de même que des processus pour régler des problèmes qui vont éventuellement émerger. Comme on fonctionne par consensus, les préoccupations de tout le monde sont entendues, et nous veillons à créer un climat favorable permettant à chacun-e le partage de toute tension. Ainsi, chacun-e sent que ses craintes sont prises en compte.

  • Cela contribue à créer un sentiment de confiance et de sécurité, parce que tout le monde sait à quoi s’attendre. Ainsi, une fois que les trucs sérieux sont réglés, ça génère une détente favorable à… s’amuser! Jouer à des jeux de société, des jeux vidéos, faire des discussions philosophiques au souper, organiser des fêtes déguisées, partir en randonnée ou faire une soirée feu de camp en forêt, participer aux activités sportives ou aux cours de danse organisées dans la collectivité, chanter des chansons révolutionnaires, etc.

Partager les revenus

Enfin, un autre élément qui n’est pas tout à fait tangible pour quelqu’un de l’extérieur, c’est le partage de revenu. En fait, même à l’interne, c’est quelque chose qu’il est beaucoup plus facile de mettre en place que ce à quoi on pourrait s’attendre.

Mis à part le moment à chaque fin de mois où on fait les comptes, ça ne demande pas beaucoup de travail…

Par contre, ça entraîne des discussions importantes, et qui touchent à des sujets qui peuvent être émotifs. Bien sûr, puisqu’on parle de nos avoirs, qu’on touche au sentiment de sécurité que nous apporte nos moyens financiers, qu’on touche aux choix de vie qu’on a pu faire et qui ont entraîné des dettes ou des épargnes.

3 sujets, entre autres, sont discutés en profondeur:

  • Les dettes personnelles! Puisque nous sommes à partage de revenus, mais que nous ne mettons pas en partage les avoirs et les dettes, qu’advient-il si un-e de nos membres a une dette que ses avoirs ne peuvent éponger? Qui fait les paiements mensuels, puisque lea membre partage ses revenus?

  • Chars et maisons: certains membres sont propriétaires de biens ayant une valeur importante, et acceptent de les rendre disponible pour l’utilisation du collectif.

    • Mais qu’advient-il de la propriété?

    • Qu’adviendrait-il en cas d’accident qui entraînerait la perte de ce bien?

    • Si ces biens génèrent des revenus (surtout dans le cas d’une maison), est-ce qu’une part doit retourner au groupe, considérant que nous sommes à partage de revenus?

    • Si oui, qui est responsable des dépenses qui y sont associées (réparation, entretien)?

Ces biens contiennent souvent la plus grande partie de “l’épargne” d’un-e membre, et donc leur sécurité financière en cas de départ de la communauté, ou d’une dissolution.

  • Entreprises: nous planifions démarrer différentes entreprises. L’une d’entre elle aura sûrement la forme d’une coopérative, et le travail pour la démarrer ainsi que le financement de départ sera entièrement fait à l’intérieur de la communauté. Par contre, un autre projet est issu du travail d’un-e des membres depuis plusieurs années. Ça implique aussi des tâches spécialisées, qui ne saurait être transféré à d’autres membres, advenant le départ de la personne qui l’a initié. De toute façon, c’est un projet personnel, avec lequel elle voudrait nécessairement partir. Comment gérer la propriété de cette entreprise, en donnant tout à la fois l’autonomie au membre dans le développement de son projet personnel sous sa forme “entreprise”, tout en évitant que cette personne puisse s’approprier la valeur de son travail effectué dans le cadre collectif, dans le cadre d’une communauté qui partage les revenus?

La suite des choses

C’était dans notre planification d’utiliser cette période d’automne et d’hiver pour établir des liens avec la communauté élargie, faire des recherches de terre, ainsi que consolider notre groupe en accueillant les nouveaux membres et en assoyant notre vision et nos orientations par des documents clairs et complets.

Bien sûr, il nous en reste beaucoup à construire! On a bien hâte de trouver notre terre pour pouvoir investir nos énergies dans des infrastructures et des projets concrets, qui donnent des résultats visibles!

En attendant, nous nous sommes inventé un calendrier de l'astrologie radicale: à chaque mois, nous nous donnerons un objectif d'approfondir un aspect de notre vision pour le consolider et le pousser plus loin. Avis aux intéressé-e-s: le mois de Mai, c'est le mois de service. ;-)

Et... selon vous: qu’est-ce qui fait une communauté?

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1 comment (+add yours?)

par Anonyme on ven, 05/13/2016 - 13:25

il peut-être vous apporte et il vous plaise «Le livre de la communaute» que nous publions il fait deux ans. Nous seulement avons traduction à l'anglais (pardon), mais je crois qu'il peut vous apporter quelque idée. En il nous agissons de résumer l'appris dans nos 13 ans et moyen d'histoire communautaire.

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