14 fév 2016

Du moi au nous

Vincent, Arielle et Audrey ont fait le saut de vivre ensemble à partir de septembre. Antoine s’est joint en janvier, et Richard en février.

Le Manoir est une communauté intentionnelle en démarrage. Nous avons la particularité d’être à partage de revenu, et de souhaiter partager le plus d’éléments possibles: temps, revenus, dépenses, milieu de vie, ressources, repas, propriété, vision et valeurs.

Voici mon analyse et mon témoignage, de cette étape nouvelle du projet qu’est l’agrandissement du groupe de départ!

Une communauté en démarrage

Dans toute communauté, lorsqu’une personne s’engage dans la démarche de s’intégrer à un groupe existant, et choisi de devenir un nouveau membre, il y a un processus personnel qui accompagne cette transition du “moi” au “nous”. Dans une communauté établie depuis longtemps, avec des documents clairs, une propriété collective déjà déterminée, et une structure bien ficelée qui pose sans équivoque la place de chacun-e, de chaque chose et de chaque activités (même si elle reste flexible et adaptable), cette transition fait probablement moins de vagues. La structure déjà en place rassure car elle est là pour éviter les abus, et déterminer les étapes à franchir pour prendre une décision ou la renverser, pour gérer l’argent, et les propriétés sont détenu par des entités fixées. Comme aspirant-e membre, on a l’occasion de “vivre” et “expérimenter” le mode de vie que l’on va partager avec celles et ceux qui constituent la communauté. On sait dans quoi on s’engage parce qu’on l’a sous les yeux: dynamique entre les gens, culture commune, façon dont s’incarne la vision, accès aux ressources, type et quantité de travail et d’investissement nécessaire… On peut dès lors choisir si effectivement, c’est une structure qui nous convient ou pas, et on a une référence quant aux personnes avec qui on va vivre et leur façon d’être et d’interagir, puisqu’on a l’occasion de les visiter sur place. Le niveau de confiance que l’on doit immédiatement investir  envers les autres est moindre: des réponses existent à la plupart des questions.

Que se passe-t-il lorsque que l’on se joint à un projet dont les frontières et les structures sont encore indéterminées? Où l’on n’a pas de référence par rapport aux gens avec qui on va vivre, puisqu’on n’a pas eu l’occasion de les côtoyer? Où la confiance les uns envers les autres est immédiatement sollicitée à un niveau élevé, sans encore avoir de base sur laquelle se déposer?

Du moi au nous

Vincent, Audrey et Arielle se connaissent depuis longtemps, et ont déjà eu l’expérience de vivre ensemble. Même si c’est surtout Arielle et Audrey qui ont fondé la vision et ses orientations de base, Vincent a fait partie du processus depuis les débuts. On se serait attendu à ce que leur arrivée en septembre dans la Maison Mauve ne crée pas de vague: les débuts d’une communauté élaborée depuis 2013, et ancrée dans une démarche commencée depuis 2008, la réunion d’un groupe de vieux camarades, ne fait pas fait d’éclats, sinon que de joie!

Ne vous alarmez pas, il n’y a pas eu de chicane! Il y a eu un malaise pourtant, un inconfort, une tension imperceptible pendant le premier mois, et même un peu avant, une réadaptation. Des appréhensions, des doutes personnels sur notre place dans le groupe, sur si ça va bien marcher, sur le pouvoir que j’aurai sur ma vie. Dans quoi je m'embarque? Suis-je prêt-e? Quelle est ou sera ma place là-dedans? Est-ce que les autres vont faire front commun contre moi sur une question importante, aurai-je toujours le contrôle sur ma vie, serai-je libre, est-ce que ça va avancer comme je veux, vers où je veux? Les autres vont-ils changer d’idée, ou encore, va-t-on trouver, caché sous une latte de plancher, une question pas encore réglée sur laquelle nous aurons des positions irréconciliables?

D’une certaine manière, malgré qu’on soit ami-e-s et qu’on ait choisi de lier nos vies dans un projet de vie, les premières semaines de cohabitation étaient teintées d’un peu de méfiance. Comme si on voulait être rassuré d’abord qu’on faisait le bon choix, que l’on pouvait effectivement, comme on l’aspire, remettre notre confiance dans les mains de nos collègues communard-e-s.

Étonnant n’est-ce pas? Dérangeant même, un peu.

Alors, qu’en est-il lorsque de nouvelles personnes, encore méconnues de nous, et qui ne nous connaissent pas non plus, se joignent à notre projet, alors qu’il est encore une toute petite graine, en train de germer, et qu’on veut en prendre soin et s’assurer qu’elle deviendra grande, et qu’elle nous donnera de beaux fruits un jour. Comment savoir s’ils seront bons jardiniers? Comment s’assurer qu’ils veulent eux aussi faire pousser cette plante et ne voudront pas qu’elle devienne autre chose que ce qu’elle est, alors que tous les documents pour expliquer sa nature ne sont pas écrits sur papier (numérique) et que beaucoup repose encore dans nos têtes et dans nos coeurs?

Les premiers enjeux de l’intégration

Deux enjeux principaux ont été soulevés à l’approche imminente de l’arrivée de Richard et Antoine. Je vous invite à lire le texte d’Antoine pour voir comment ça s’est passé pour lui! Ce sont les questions qui ont soulevées le plus d’émotion, et qui ont demandé le plus de temps de discussion, mais sachez que nous travaillons sur plusieurs autres dossiers à clarifier et faire converger nos idées: mode de prise de décision, forme légale, partage de revenu, gestion des dettes personnelles, modalités de départ d’un-e membre, processus pour expulser un membre, étapes pour faire respecter une entente, critère de terre, finances.

 

D’abord, la question du statut des nouveaux membres. Richard et Antoine avaient la perception de remplir les critères pour être reconnus comme membre à part entière et égale. Ça vient principalement d’un problème de communication. Il faut reconnaître que leur implication était certaine: leur engagement qui est allé grandissant depuis un an, leur participation à des réunions aux deux mois par skype et à des réflexions en ligne concernant le Manoir, leur contribution aux infolettres par la rédaction d’articles, le gros investissement personnel qu’ils font en déménageant leurs choses, leur être et leurs rêves en Gaspésie. Pour Arielle, Vincent et Audrey, il est normal dans toute communauté d’avoir un processus d’intégration des membres. Les trois ont également déjà habité ensemble pendant 1 an et demi et partagé plusieurs expériences de vie, de travail, de voyage et autres projets pour pouvoir dire qu’ils se connaissent, partage une vision et une culture qui assure une cohésion de groupe. Également, bien qu’un bon travail d’appropriation de la vision et des orientations du projet ait pu être fait par Antoine et Richard au travers de leur implication “à distance”, du temps est encore nécessaire pour qu’ils puissent avoir en main toutes les informations disponibles.

À mon sens, c’est une question de rôles.

 

Ensuite, la question de savoir si la communauté est prête à trouver une terre. Pour Arielle, Vincent et Audrey, qui ont visité de nombreuses maisons, et qui ont le plan depuis 2013 d’être établis pour 2015, le projet est plus que prêt, et serait même “en retard” sur les prévisions. Pour Antoine, l’arrivée de nouvelles personnes demanderait un temps d’adaptation durant lequel le groupe devrait attendre que chaque personne se connaisse bien. Richard souhaite avoir le temps de clarifier des points de la démarche et de se les approprier avant de sentir que le groupe est prêt à entreprendre ce gros “move”.

Pour moi, ça touche à la question du rythme.

Les rôles en question

Quel est notre rôle à chacun-e dans ce projet de communauté en formation? Notre rôle personnel, bien sûr, avec les aptitudes et les compétences particulières que nous amenons au groupe, au niveau pratique mais aussi dans l'équilibre de la dynamique de groupe. Comme lorsqu'on dit en riant que je suis la « No Girl », qu'Audrey est la « Yes Woman », et que Vincent est le « Wathever boy »! Si j'amène de la clarté et de l'inspiration, Audrey amène le jeu et le dynamisme, et Vincent amène la légèreté et la tempérance. Quels seront les rôles de Richard, ceux d’Antoine, dans cette magnifique aventure?

               

Mais également, je pense que des rôles existent en dehors des individus que nous sommes, et qui sont plus en rapport avec la position “nouveau”/”ancien”. Un jour, ce sera Richard et Antoine qui accueillerons les “nouveaux membres”, tout comme Arielle, Vincent et Audrey les auront accueillis.

Quelle est donc la « tâche » des nouveaux, que doivent-ils s'attendre à faire qui contribue le mieux au groupe et au projet? À mon avis, le rôle de toute personne qui se joint à un projet est de prendre connaissance de ce qui est, de poser des questions, avant de remettre en question ou demander des modifications. Le rôle d’une nouvelle personne est aussi… d’être soi-même! Les personnes qui font partie du groupe auquel on se joint veulent nous voir sous notre vrai jour, connaître nos goûts et nos envies, nos forces et qualités comme nos travers. Il faut se faire connaître par chaucn-e. Curiosité, engagement, introspection pour voir ce qui résonne en moi ou ce qui accroche, ouverture et initiative (avec écoute) pour trouver sa place et faire des propositions qui soutiendront avec justesse ce qui est en place et lui permettra de s’épanouir. Voilà, selon moi, des pistes pour une intégration réussie.

               

Et notre rôle à nous, quel est-il? Je vois que mon rôle “d’ancienne” est de guider les nouveaux arrivants, de les accueillir avec bienveillance, et entendre leurs peurs et leurs angoisses avec empathie, simplement, comme nous l'avons généralement assez bien fait depuis le début. C'est ce qui a le plus de chances de succès, car ils pourront se déposer sereinement dans un endroit confortable en eux-mêmes d'où ils seront plus à même de prendre des décisions sensées et éclairées. Nous savons, par notre expérience personnel, qu’il y a un moment au départ qui risque d’être teinté de doute, de méfiance, d’appréhension: c’est important que nous reconnaissions que c’est normal, et que nous laissions de l’air, de l’espace pour que cette étape se passe et se résorbe. Soutien, accueil, bienveillance, ouverture et écoute sont la clé.

La communauté pour l'instant m'apparaît être un milieu de vie stable, malgré le tourbillon d'énergie et de mouvement qui le caractérise. Vivre à partage de revenu est relativement simple et crée peu de remous, de même que prendre des décisions ensemble au quotidien et s'ajuster aux défis et aux enjeux qui se présentent sur le chemin du projet du Manoir. Notre rôle est donc de démontrer que cette base est solide. Sans avoir à prouver quoique ce soit, simplement en étant nous-mêmes. Notre rôle est de soutenir l'intégration des nouveaux membres dans ce milieu de vie, avec ses codes, sa culture, ses rythmes. Oui, une part de la tâche signifie de s'adapter à eux, à leurs rythmes, à leur « culture », à « traduire », pour assurer la « transition ».

Le respect des rythmes

Ce processus d'intégration est très important, inévitable même. Oui, ça prend un peu de temps, et oui, c'est là où nous allons apprendre à mieux nous connaître.

Chacun-e d’entre nous a son propre rythme, et peut-être même, ses propres rythmes. Certain-e-s préfèrent se lever tôt, d’autres sont des oiseaux de nuits. Certain-e-s se réveillent instantanément le matin et sont supers efficaces, d’autres ont plus d’énergie le soir. Pour certain-e-s, ça suit les saisons, où l’hiver est un temps d’hibernation, alors qu’on ne les voit plus de l’été parce qu’ils sont toujours sur un projet ou l’autre. Certain-e-s sont rapides dans l’exécution de tâches, d’autres ont besoin de plus de temps. Certain-e-s ont une force de conceptualisation, d’autres d’exécution, et l’efficacité varie selon le domaine d’activité.

Au-delà de l’individu lui-même, il y a plusieurs sphères d’interaction, et chacune peut avoir son propre rythme, et demande une adaptation aux rythmes des individus et des groupes impliqués.

Dans mon cas, à mon arrivée à la Maison Mauve, j’ai dû trouver mon propre rythme. Vincent et moi sommes constamment en train de s’ajuster l’un à l’autre: il aime se coucher tard, j’aime me lever tôt, il aime relaxer, et j’ai tendance à prendre des responsabilités sur plein de choses en même temps ce qui me rends stressée! En plus de ce rythme que nous devons trouver à deux, notre bulle de 2 personnes a dû trouver sa place dans notre groupe de 3.

J’ai aussi eu à me réenligner sur l’énergie d’Audrey. Ensemble, il nous faut aussi porter une attention particulière pour continuer de nourrir notre amitié et que nos interactions ne se perdent pas exclusivement dans notre investissement pour le groupe.

Wow, de beaux défis! Ainsi, comme individu, il y a moi, il y a moi et les autres, il y a moi et le groupe, il y a moi et les autres dans le groupe.

Et j’ajouterais même qu’au-dessus de tout ça, il y a le projet, porté par le groupe, les partenaires et les individus. Ce projet-là aussi a son rythme, ses étapes, ses phases, sont dynamisme et sa dynamique. Et qu’il est bon aussi d’en tenir compte, de reconnaître son existence propre (ouuu… c’est ésotérique pas mal!). Enfin, l’important est de vérifier régulièrement comment ça se passe, à tous les niveaux!

Voilà un élément important pour passer du moi au nous.

Le processus d’intégration des membres

Pour terminer, je vous invite à consulter le processus d’intégration des membres qui constitue un des premiers documents de notre charte. Vous saurez alors par quoi vous allez passer si vous souhaitez vous joindre à nous!

Une de ces étapes est un processus inspiré de Acorn: le “clearness process”. Nous avons décidé de l’inclure dans la probation des membres, à mi-chemin. Ainsi, après un mois et demi, le nouveau membre prend le temps de rencontrer chaque membre et de faire une mise à jour. C’est l’occasion de vérifier comment se passe l’ajustement avec chaque personne, et avec le groupe, et d’entendre comment se passe l’expérience personnelle pour le membre probatoire.

1 comment (+add yours?)

par Francine L. on jeu, 03/17/2016 - 10:36

Je savais avoir des atomes crochus avec toi, et la lecture de ce texte dont  le titre me rejoints: Du moi au nous, ne fait que me le confirmer. Je me sens profondément interpellé pour le type de réflexion que tu déposes, j'aime ce côté réflexif. cette recherche de clarté , une démarche inspirante. Je ne connaissais pas l'existence de cette page c'est via Baie des saveurs que j'y suis arrivée et ho... je découvre votre projet. Bravo à vous! Longue vie à ce nous en devenir et heureuse de connaitre toujours un peu plus ces 'je"  inspirant et beaux. Cela nourrit tellement mon espoir.. 

 

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