La Cité Écologique est une communauté de près de 80 membres, dont 14 enfants, basée dans la municipalité de Ham-Nord, région des Bois-Francs, située pas très loin de Victoriaville. Créée en 1984, elle a donc récemment fêté ses 30 ans, ce qui en fait la communauté intentionnelle la plus grande et la plus vieille du Québec. Ses membres fonctionnent partiellement par partage de revenus (même si ça prend une forme particulière), ce qui en fait un autre élément d’intérêt pour nous. (Pour suivre nos réflexions sur la question du partage de revenu, nous vous invitons à lire les articles reliés: "Partage de revenus: avantages et désavantages", "Système économique: les communautés à partage de revenus", "L'argent... et le bonheur?")

Le coeur de la communauté est son centre communautaire, énorme bâtiment où se rassemblent tous les membres pour les repas en commun à tous les midis et les évènements qui impliquent la communauté. À ses débuts, ce bâtiment abritait plusieurs chambres pour les membres, mais maintenant, celles-ci ont été transformées en épicerie, en boulangerie, en salles de classe, ainsi que pour l’entreprise Khéops International. Sur le site, on retrouve également les bâtiments des diverses entreprises. Les résidences ne font habituellement pas partie des visites, puisque c’est l’espace privé des membres, mais nous avons eu le privilège d’en faire le tour. Ainsi, nous avons vu 4 bâtiments qui abritent les résidences. Certains prennent la forme d’un immeuble à logements, regroupant 8 ou 10 logements ayant des tailles différentes pour accueillir des configurations familiales différentes, incluant des appartements qui communiquent ensemble et permettent ainsi d’avoir un espace de vie intergénérationnel. Certains fonctionnent plus dans le format “collocation”, où 5-6 personnes ont chacune leur chambre, et partagent un salon et une cuisine.

La Cité écologique, d’hier à aujourd’hui

Tout a commencé à l’été 1983, lorsque Michel Cornellier, enseignant de formation, organise un camp d’été. Les enfants aiment tellement l’expérience qu’ils demandent à leurs parents de pouvoir la vivre à l’année. Entre 80 et 120 adultes décident de se lancer dans l’aventure dès les premières années, et de bâtir un milieu de vie intégré autour d’un projet d’école alternative. Imaginez ce que ça a dû être pour les pionniers fondateurs, qui débarquaient sur une terre meublée seulement d’une grange et d’une petite maison… Rapidement, les infrastructures prennent forme, et l’école est reconnue par le ministère de l’éducation.

“Professionnels et ouvriers spécialisés partageant leur savoir-faire dans une vision commune d'entraide, de solidarité et de développement durable. Une formidable synergie s'installe! Le projet, pédagogique avant tout, est innovateur.”

Fiers de leur projet, les membres ouvrent grandes les portes de leur communauté: chaque dimanche, ils reçoivent jusqu’à 400 personnes à un grand banquet!

Je dois avouer que ces chiffres m’impressionnent. Si notre projet devait connaître un succès aussi fulgurant, je ne sais pas ce que nous ferions de tout ce monde! Mais, comme dirait un ami, “ça serait un beau problème” ;-)

Aujourd’hui, la Cité Écologique comprends plusieurs entreprises sur place. L’esprit entrepreneurial est d’ailleurs assez développé, et c’est avec plaisir que l’on nous fait découvrir les différentes compagnies, lesquelles engagent la plupart des membres de la communauté, mais également des habitant-e-s des villages voisins.

La plus lucrative est Khéops International, qui fabrique divers objets décoratifs en verre de style nouvel-âge, dont leurs fameuses pyramides.Ils travaillent aussi en partenariat avec des artisans à travers le monde, dont ils distribuent les produits chez des détaillants surtout en Amérique du Nord, par le biais de leur catalogue. Ils travaillent même à la création d’une nouvelle certification “Fait dans un ecovillage”!

2"PYRAMIDE SOUHAIT VERRE D'ART BD 

 

 

La deuxième plus grande entreprise est Respecterre qui s’engage à « Porter l’Avenir » depuis sa création en 2007, en proposant des solutions au problème qui consiste à se vêtir de façon éco-responsable tout en encourageant l’économie locale. Il y a donc une manufacture où les vêtements sont créés par une dizaine d’employés. Les chutes de tissus sont ensuite récupérées par l’entreprise “MY Deuxième Chance” qui design de nouveaux vêtements avec des vieux.

Le fantôme du passé

Aujourd’hui, la communauté est donc stable et prospère. Dans son histoire, la Cité Écologique a toutefois traversé une grosse crise en 1988 et dans les années qui ont suivies. Le ministre de la Famille de l’époque avait établi sa résidence dans la communauté: ses adversaires politiques ont entamé une campagne de salissage de la Cité Écologique visant à le discréditer. Malheureusement, cela a eu des conséquences énormes sur la communauté, dont on peut encore voir les traces aujourd’hui dans la prudence des membres face aux questions pointues sur certains aspects de leur vie collective. En effet, dans le tourbillons des épreuves, les partenaires ont retiré leur appui au projet, les visiteurs-euses ont cessé d’affluer, la communauté a fait faillite et a perdu pratiquement toutes ses terres. Le groupe a tout de même poursuivi ses activités, tout en faisant face aux enquêtes du fisc, de la DPJ et de la SQ. Pourtant, aucune de ces enquêtes n’a pu démontrer le moindre abus ou la moindre irrégularité et toutes les accusations sont tombées. Se relevant les manches, les membres ont mis sur pied de nouvelles entreprises, ont redressé leurs finances et racheté pratiquement toutes les terres perdues.

Le fonctionnement de la communauté a également été un peu modifiée, pour se conformer à l’image que la société attend de ses sujets: des emplois salariés et la possibilité de payer pour consommer des biens et services, garantie et preuve ultime de la liberté d’individus rationnels poursuivant leurs ambition personnelles (après tout, c’est la seule définition raisonnable de l’être humain, n’est-ce pas?). Ainsi, les tâches qui étaient alors variées et partagées sont maintenant regroupées sous des postes officiels, et chaque membre occupe un emploi bien délimité. Les salaires sont inégaux, suivant l’échelle “normale” dans une hiérarchie “normale” d’entreprise “normale”. À la suite de quoi les membres paient pour leur loyer, pour leur adhésion à un groupe d’achat (qui leur fournit ensuite à volonté la nourriture, le savon, etc.), et leur droit d’utiliser le centre communautaire. Pour rééquilibrer un peu les choses, le coût d’adhésion est proportionnel au revenu… Bref, on peut s’entendre que la Cité Écologique est une communauté à partage de revenu, mais il ne faut pas le dire parce que ça aurait trop l’air d’une secte… Ah, la joie de devoir jouer avec les apparences!

Il y a eu une autre conséquence importante résultant de cette transition. Cette tempête a poussé une partie de la communauté à quitter la Cité Écologique, et à essaimer aux États-Unis. Plusieurs années d’errance ont amené ses membres en Floride, puis à plusieurs endroits en remontant plus ou moins la côte est, puis, finalement, à Colebrook au New-Hampshire, où une communauté soeur s’est établie, juste de l’autre côté de la frontière. À environ 1 heure de route, la Cité Écologique du New-Hampshire entretient des liens étroits avec celle de Ham-Nord, les deux communautés se rencontrant lors de grandes fêtes. Les membres ont ainsi l’occasion de voyager et d’échanger tout en se sentant chez eux dans l’une ou l’autre des communautés.

Enfin, une trace de cette période difficile pour la communauté est perceptible de manière subtile, comme une ombre du passé qui planerait encore aujourd’hui. Évidemment, on voit les efforts faits pour développer des liens avec “le monde extérieur”: que ce soit d’inviter des gens qui s’intéressent aux communautés en général à venir donner une conférence, se rendre dans d’autres communautés pour visiter d’autres modèles existants et promouvoir les écovillages de façon globale, un changement de mentalité s’opère visiblement depuis quelques années.

Toutefois, certaines choses peuvent paraître étranges aux visiteurs-euses que nous sommes, et les explications ne répondent pas toujours à nos interrogations... une sorte d’hésitation qui donne l’impression que tout n’est pas transparent, et qui s’explique probablement par la perte de confiance de la communauté envers “le monde extérieur” à cette période de leur histoire. Par exemple, la salle communautaire est entièrement décorée de grandes toiles géantes qui représentent des anges… mais on nous dit que c’est juste pour décorer... Il faut dire à leur décharge qu’au Québec, notre société entretient une relation historique particulière face aux croyances et aux religions (la saga des accommodements raisonnables et de la Charte des valeurs sont des exemples qui met ce rapport en évidence). Alors qu’ailleurs dans le monde, aux États-Unis par exemple, ou comme à Findhorn en Écosse, plusieurs communautés si disent ouvertement spirituelles, et que leurs pratiques et croyances font partie intégrante du mode de vie collectif ou de leur rapport au monde, on tente ici de refouler ou de nier l’importance de cet élément, malgré la place évidente de ses manifestations dans l’espace physique. Bien que ce soit sûrement l’indice de la relation malade que le peuple québécois entretient avec sa spiritualité, problème qui dépasse largement la Cité Écologique, soulignons que cette apparente contradiction soulève quand même un malaise...

Un autre élément qui pourrait s’avérer déterminant dans le choix d’un individu de s’établir ou non dans cette communauté est l’apparente rigidité de certains règlements, notamment le code vestimentaire et les normes de langage, qui prescrivent la robe pour les femmes et la chemise et les pantalons propres pour les hommes dans la salle communautaire, et le vouvoiement de tout le monde dans les espaces publics. Mais bon, chaque groupe a ses normes, ses règles implicites ou explicites de comportement. Pour des gens de l’extérieur d’une communauté, il y aura toujours quelque chose qui apparaîtra comme bizarre parce que différent de la “norme”. Espérons que cette expérience permette aux observateurs-trices de remettre en question des normes et règles semblables dans la société, qui ne sont pas remises en questions parce que, justement, elles sont considérées comme “normale” dans ce groupe particulier. Pensons au fait que, 20 ans en avance sur son temps, la Cité Écologique interdisait à tout le monde de fumer sur son site: il fallait aller sur le bord de la route pour fumer! Ça avait tellement pas d’allure dans le temps! Aujourd’hui, on peut se dire qu’ils étaient pas mal avant-gardistes ;-)

NextGEN

Il serait donc injuste de croire que la Cité Écologique vit dans le passé, malgré les marques de son histoire qui ont forgé son évolution. Au contraire, elle regarde vraiment vers l'avenir, et des changements ont lieu à l'interne. Une grande place est faite aux jeunes, lesquel-le-s  apportent de nouveaux projets et redonnent un nouveau souffle à la vision de la communauté: ouverture, accueil, promotion d’un mode de vie respectueux de la nature, etc.

Ainsi, 30 ans après la formation de la communauté, c’est la nouvelle génération, soit en grande partie les enfants des fondateurs, qui prend la relève. Plusieurs d’entre elles et eux reprennent les rênes des entreprises en place, d’autres en mettent de nouvelles sur pied. L’environnement a une place importante dans la nouvelle orientation qui se dessine.

Audrey, Arielle, Vincent et Richard ont visité la Cité Écologique pour une occasion bien particulière: le cours en Éducation au Développement d’Écovillages (EDE). Nous avions été invités pour présenter notre conférence et partager avec les participant-e-s de la formation et les membres de la communauté la diversité des modes d’organisation des communautés que nous avons visitées aux États-Unis.

Cette formation est une des démarches entreprises par le biais du Centre d’Apprentissage en Pratiques Éco-Communautaires (C.A.P. Éco-Communautaire), mis sur pied par la nouvelle génération de la Cité Écologique. Cela s’inscrit dans une initiative qui vise à nourrir les contacts avec le mouvement des communautés dans le monde, et à participer activement à la consolidation du réseau.

Entre autres, cela se manifeste par la construction d’un lien fort avec GEN (Global Ecovillage Network), l’accueil de stagiaires internationaux ainsi que l’amélioration de la concertation entre NextGEN, FIC, et autres réseaux de communautés intentionnelles, dont celui, à construire, au Québec!

Nous espérons bien s’inscrire dans ce mouvement de renouveau nous aussi, et nous suivrons de près les évènements à venir!

Articles sur la Cité écologique

1 comment (+add yours?)

par Ugo on lun, 10/19/2015 - 07:56

Salut Arielle,

Merci beaucoup pour cet article. C'est très intéressant de lire un point de vue externe (et expérimenté dans le domaine des communautés intentionnelles ou écovillages). L'article est écrit de façon intelligible. J'aime bien ta façon d'écrire. Tu mets le doigt sur plusieurs points que certaines personnes qui vivent ici (à La Cité Écologique) ne réalisent pas encore. En autre le partage de revenu, il y a un solide malaise et surtout une peur de la perception publique face à ce qui peut être considéré comme très étrange.

J'aimerais juste corriger un petit truc dans le 3e paragraphe après « Le fantôme du passé ». La justification qui a poussé certaine partie de la communauté aux États-Unis (Floride et ultimement Colebrook au New-Hampshire) n'est pas liée à 1988. C'était surtout pour avoir un pied-à-terre pour distribuer Kheops aux USA.

Réseaux des communautés intentionnelles du Québec!! Ça serait très cool :)

Passe une excellente journée !

Ugo

p.s. C'est moi qui travaille sur le dossier « Fait dans un écovillage » avec Respecterre.

p.s. J'aimerais bien écrire un article un jour. Le temps me manque. Ça va venir.
 

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