11 juin 2015

Autosuffisance et communauté

par Richard Latreille

L’autosuffisance: qu’est-ce que c’est?

Je définis l'autosuffisance comme étant une philosophie organisationnelle et un mode de vie communautaire qui vise à ce que les besoins humains soient comblés au sein d'un réseau de proximité. Le réseau de proximité se caractérise comme étant un système d’échanges au sein duquel les membres de la communauté intentionnelle et de la collectivité (village, région) tissent communément des liens. Ces liens seront encouragés par des idéologies communes. En ce sens, dans sa progression vers l’autosuffisance, une communauté intentionnelle qui se définirait comme étant féministe chercherait à s’affranchir des liens qu’elle entretient avec une entité qui propage des idées rétrogrades et misogynes.

Je définis l’autosuffisance comme étant un projet communautaire, car je considère qu’il faut une solidarité pour atteindre l’un des buts premiers de ce mode d’organisation qui est de diminuer les charges de travail nécessaires afin de combler les besoins des individus tout en conservant un niveau de confort et de qualité de vie intéressante. Seul et sans réseau de proximité, il est vrai que l'autosuffisance soit possible à atteindre, mais l'effort nécessaire est tel qu’une personne ne se libérerait pas en terme de charges de travail: au contraire, elle les ferait probablement croître, ce qui aurait un impact considérable au niveau du confort et de la qualité de vie. Je crois que cela est également vrai pour tout regroupement, aux nombres et aux ressources restreintes, qui chercherait à se couper du monde extérieur. Cependant, l’atteinte de cet objectif est possible en s’appuyant sur la collectivité qui nous entoure. C’est donc le partage des obligations, au sein du réseau de proximité, qui fait de l’autosuffisance un mode de vie fonctionnel et libérateur, conséquemment, seul le fait d’étendre la conception de l’autosuffisance à un degré communautaire permet cela. En s’appuyant sur un réseau de proximité au sein de la collectivité, la communauté intentionnelle ouvre la voie à de l’aide et de l’épanouissement mutuel.

Comment ça marche?

En autosuffisance, on vise à produire le maximum de ce dont nous avons besoin, que ce soit la nourriture, les vêtements, les outils, l’énergie et même les revenus. Cependant, certaines situations se présentent où l’on n’est pas en mesure de produire certain un bien ou que sa production ne soit pas stratégiquement viable. Il se pourrait alors qu’il soit plus propice de consolider des liens des solidarité avec un-e producteur-trice local-e qui nous fournit ce bien plutôt que de se priver ou de trouver une alternative. Lors des échanges entre producteur-trice et client-e les méthodes à privilégier sont celles qui mettent en avant plan l’échange de service ou de biens que l'un et l'autre produisent. Les conséquences favorables d'un tel échange sont entre autres:

  • La participation à créer volontairement un lien d'interdépendance. L'autosuffisance, ou l'autonomie, n'est pas l'indépendance;

  • Que cette interdépendance, lorsqu'elle s'inscrit dans le long terme, ancre le lien qui unit les deux parties dans un soutien mutuel concret, et nourrit la création d'un lien affectif (reconnaissance, respect mutuel). On glisse tranquillement vers la solidarité;

  • L'autosuffisance de l'un-e contribue à celle de l'autre. De proche en proche, on en vient à participer à bâtir la résilience de la collectivité et le pouvoir sur son avenir;

  • Cette forme d'échange est en soi un choix d’affirmation politique.

Ce ne sont pas toutes les situations qui permettront d’établir des relations d’échanges qui se basent sur l'entraide ainsi que l’échange de biens ou de service, et ce, spécialement aux débuts d’une communauté intentionnelle. À ce stade, ce sont les balbutiements de telles relations qui prennent forme avec les membres de la collectivité. Dans plusieurs cas ces relations commenceront d’une manière qui ne bouscule pas trop le statu quo. En ce sens, le système monétaire est un atout car il est universellement reconnu. Se placer complètement en marge du système monétaire est à mon avis l’une des facettes les plus difficiles à atteindre si ce n’est seulement qu’on n’est pas à la veille de recommencer à payer nos taxes avec des rutabagas. Il faut alors ne pas voir le système monétaire comme un ennemi mais comme un allié qui aidera une communauté à atteindre ses buts relatifs à l’autosuffisance. Il sera un allié si :

  • nous sommes en mesure de nous appuyer sur sa présence parcimonieusement et aux moments propices;

  • nous l’utilisons afin de générer des relations de confiance dans le but d’opérer un éventuel changement dans la manière de commercer avec la collectivité;

  • nous sommes affranchis des patrons en étant nous mêmes les générateurs des revenus;

  • son utilisation ne crée pas des situations qui seraient contraires aux valeurs de la communauté, ex. créer des situations d’inégalités entre les membres dans une communauté à partage de revenus.

À quoi ça sert?

L'autosuffisance comme but à atteindre au sein d’une communauté intentionnelle est donc un processus qui met en place les relations, les connaissances et la mécanique permettant  de se situer en marge du système capitaliste. J’utilise le terme en marge, parce qu’il n’exclut pas du capitalisme mais place plutôt une communauté en position pour ne pas être un acteur important de ce système. En cherchant à instaurer des méthodes alternative d’échanges la communauté n’encourage pas la recherche de gain monétaire. En vivant dans un lieu commun et partagé nous n'encourageons pas la possession individuelle et privée des terres. En cultivant nous même une grand partie de notre nourriture nous nous conscientisons vis-à-vis une nourriture locale de qualité ce qui rend moins attrayant de s’approvisionner via les supermarchés. Conséquemment la communauté peut aussi choisir de créer ses revenus à partir de biens et services qui ne servent pas l’idéologie capitaliste.

Ce nouveau mode de vie permet également à la communauté intentionnelle d'être un vecteur important de changements sociaux dans sa région. L’étendue des changements sociaux possibles peuvent à la fois être l'œuvre de la communauté en soi et de l’implication des individus qui la composent.

La communauté peut être génératrice de changement par sa simple présence et son mode de vie qui offre une alternative tangible à la collectivité qui l’entoure. La nature des liens d'entraide qu'elle aura besoin de créer avec les différents acteurs régionaux et vice-versa sera une extension de se mode de vie qui cherchera à s'immiscer profondément dans les rouages de la collectivité. Ces changements peuvent prendre la forme de l’établissement de structures d’échange et de marchandage qui profiteront éventuellement à des membres de la communauté avec qui nous ne faisons pas directement affaire; ce pourrait être par le fait qu’un commerce commence à intégrer l’échange de services comme méthode de paiement, ce qui profiterait au reste de la collectivité. Ça peut aussi être simplement de combler une demande pour des biens et services locaux. Un exemple d’échange de service est l’entente que la coop Le Germoir, à Saint-Louis, a établi, à l’été 2014, avec les jardins Viridis, à Maria. En échange du travail des gens du Germoir dans les jardins à certains moments critiques de la saison, illes ont reçus des légumes pour tout le reste de l’année qu’illes ont entreposés dans leur caveau.

Les changements sociaux pourront aussi être le fruit d'individus solidaires. La vie communautaire ayant libéré des heures qui auraient autrement été consacrées à effectuer individuellement chaque petite tâche qui mène à un niveau de confort acceptable peuvent désormais être consacrés à divers projet à dimension sociale. Vous comprendrez qu’en ce sens les possibilités d’actions sociales sont innombrables allant de l’implication au sein d’un organisme régional, à la mise sur pied d’un comité pour la promotion d’une idée innovatrice, à un projet artistique ou même d’offrir de partager ses connaissance par des formations. Prenons deux exemples. Le premier: à Twin Oaks, le bénévolat et l'implication militante sont encouragé-es; quelques heures de "travail" peuvent être allouées à ces projets (Le texte L'argent à Twin Oaks développe plus en profondeur le concepts d”heures de travail). Ainsi, certain-es membres sont pompiers volontaires dans la municipalité voisine, ou vont participer à des manifs, etc. Le second exemple: le projet de l'Auberge de la Grève en démarrage à Trois-Pistoles veut offrir une résidence à 7 personnes pour leur permettre développer leurs projets personnels d'implication artistique et/ou politique.

Au final, ce sera la création du contexte d’autosuffisance, en nourrissant l'autosuffisance de tout son réseau, qui participera à créer un environnement social permettant à plus de gens de se libérer à leur tour.

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