17 mai 2015

Par le projet de construire une communauté intentionnelle à revenus partagés au Québec, nous voulons à la fois donner les moyens aux membres du Manoir d’expérimenter et de vivre une alternative au système économique actuel, et du même coup, nous voulons démontrer qu’il est possible de faire autrement et offrir un exemple à celles et ceux qui cherchent une bouffée d’espoir dans un monde asphyxiant.

Nous voulons remettre en question la notion de propriété privée par la mise en commun des ressources et la gestion collective des espaces. Nous voulons remettre en question la définition des êtres humains comme des consommateurs-trices, d’une part en construisant notre autonomie (voir l’article Autosuffisance et communauté), c’est-à-dire en réduisant le circuit entre la production et l’utilisation d’un bien ou d’un service, d’autre part en visant à réduire nos besoins en énergie et en ressources en choisissant de vivre plus simplement. Nous voulons remettre en question les notions de travail, de salaire, de profits, de progrès, de production, en questionnant les rapports que nous entretenons avec les autres êtres humain-e-s, ainsi qu’avec la nature, pour faire apparaître les relations de pouvoir, de domination, d’exploitation, les inégalités et les abus, afin de trouver de nouvelles manières d’échanger qui “participent à l’épanouissement de toutes les formes de vie”(dans notre vision!).

 

Avec cet idéal comme horizon, la communauté se veut un outil, un moyen qu’on se donne collectivement pour expérimenter des formes différentes de relations. C’est un espace de questionnements où l’on se permet d’explorer des pistes de réponses, et de réajuster nos actions au regard de leurs effets réels. (voir l’article à venir sur les communautés intentionnelles et la révolution)

Il faut toutefois se rappeler que chacun-e d’entre nous a grandi-e, a été formé-e et a intégré les formes du capitalisme que nous critiquons ici, et auxquelles nous souhaitons trouver des voies de sortie. Les modèles ne sont pas nombreux qui nous permettent d’élargir nos perceptions. Sans s’en rendre compte, on applique donc les schèmes dominants: même dans la construction de l’alternative, ça arrive comme un réflexe!

 

L’angoisse qui surgit lorsqu’on aborde la question du partage de revenu m’apparaît comme un indice de ce phénomène. Et l’une des façons dont cette panique douce se manifeste concerne la source de revenu. Plusieurs questions surgissent alors: d’où viendra l’argent? comment vous assurerez-vous que tout le monde apporte la même contribution au groupe? si vous pensez travailler à l’extérieur, êtes-vous sûr-e-s d’avoir des jobs si votre communauté est en région éloignée? quelles seront les entreprises qui généreront des revenus?

Et c’est généralement à ce moment que se mettent à pleuvoir les suggestions d’entreprises profitables que nous devrions démarrer! C’est génial que cette question suscite autant d’enthousiasme, mais en même temps, j’ai toujours un sentiment étrange quand on glisse vers ce sujet. Un sentiment qui n’est pas que de l’irritation de me faire dire quoi faire par du monde que je ne connais pas et qui n’a pas l’intention de s’impliquer dans le projet. Qui n’est pas seulement non plus de l’impatience face à des suggestions prématurées qui ne tiennent pas compte des conditions géographiques et sociales spécifiques de l’endroit où la communauté évoluera (puisque le lieu n’est pas choisi encore), ni des opportunités réelles qui émergeront d’un besoin identifié dans la communauté élargie et de la synergie des forces et compétences des membres du moment. Pas juste de la joie de voir l’enthousiasme qui anime les gens à qui on parle de notre projet, et de l’espace de rêve qui s’ouvre dans leur imaginaire à l’idée d’un lieu d’expérimentation et de plus grande liberté. Non, y’a un petit quelque chose de plus. Et je pense que c’est un certain malaise qui vient de l’impression qu’on se garoche un peu vite dans des solutions concrètes, un peu trop vite dans les réponses… Il me semble qu’une remise en question profonde d’un système total qui exerce son emprise sur chacun-e de nous depuis toute notre vie devrait prendre, disons, quelques minutes de plus. Je garde donc une certaine suspicion face à ce qui m’apparaît être un piège de la pensée, et j’aspire et j’espère encore avoir l’espace mental pour laisser la réflexion prendre son envol dans ma tête, dans nos têtes, dans l’esprit collectif...

 

Entreprendre

L’idée de développer une, ou mieux, plusieurs entreprises autogérées au sein d’une communauté intentionnelle à partage de revenus, est vraiment emballante. Imaginer ne plus dépendre d’un travail salarié abrutissant et aliénant, où notre énergie est investie dans des actions qui ne font pas de sens pour nous et où on sent qu’on travaille “pour un patron qui au fond s’en fout”, c’est déjà si proche de la liberté! Être entrepreneur-e, c’est pouvoir vivre de nos passions, faire ce que l’on aime et être payé pour, choisir chaque jour comment on mène notre vie.

On en oublie même parfois que c’est aussi souvent synonyme d’un engagement vraiment intense de soi-même, d’une disponibilité absolue, de grosses responsabilités et d’un grand stress, qu’il faut être très polyvalent-e et doué-e dans plusieurs domaines, savoir s’entourer des bonnes personnes, etc.

On oublie aussi, trop souvent, “que la présente économie capitaliste valorise déjà la “création”, hors des anciens carcans industriels. Les managers sont incités à faciliter la libération des initiatives, promouvoir les projets innovants, la créativité, le génie, voire la déviance” (tiré du livre À nos amis, du Comité Invisible). De quoi douter du caractère intrinsèquement révolutionnaire de l'entrepreneuriat...

Malgré ces critiques un peu cyniques, je suis moi aussi animée par la croyance que cette option est certainement la meilleure pour parvenir à aller chercher les revenus dont nous serons encore dépendants une fois que nous aurons diminué nos besoins et que nous produirons, réparerons, partagerons ou échangerons la plus grande partie de ce qui est nécessaire pour combler ceux qui restent. D'autres raisons peuvent également justifier le choix de mettre une entreprise sur pied, comme par exemple le fait que ce puisse être un bon moyen de contribuer à la communauté élargie.

La base de la démarche

Pour être vraiment “révolutionnaire”, toutefois, il est important de prendre conscience de la perspective où nous situons notre réflexion. Dans quelle optique faisons-nous nos choix? En gros, ce que j’invite à faire, si ce n’est pas déjà la cas, c’est de trouver un autre point de départ à l’idée de faire une entreprise que celle de générer des revenus pour la communauté. De mettre de coté les notions de travail, de clientèle cible, de compétition, etc.

Le processus de réflexion pour choisir ce que nous voulons faire, selon moi, devrait plutôt partir d’abord de ce que nous voulons pour nous-mêmes.

  1. De quelles infrastructures aimerions-nous nous doter? D’un atelier de menuiserie ou de fabrication de machines “open source”, d’une grande cuisine fonctionnelle et d’une salle de transformation alimentaire, d’un grand garde-manger plein de produits bio et locaux en vrac, d’une salle de rencontre et d’activités spacieuse et chaleureuse, d’une salle de musique, voire d’enregistrement, d’une serre et de grands jardins, d’un verger diversifié cultivé selon les principes de la permaculture, d’ateliers d’artiste pour peindre et sculpter, d’espaces de travail munis d’outils de communication haute-performance (internet, et même des serveurs alimentés à l’énergie propre!), et quoi d’autres encore!

     

  2. Ensuite, de quels produits aurons-nous besoin? Que voulons-nous fabriquer pour nous-mêmes, ou à quoi souhaitons-nous avoir accès? Des toilettes à compost, du bois d’oeuvre, des matières recyclées pour la construction ou pour réparer à des fins de réutilisation? Des vélos en bon état pour se déplacer, du matériel de cirque ou de sport, des vêtements et des costumes, des savons et produits nettoyants naturels? Des remèdes d’herboristerie, des sources d’énergie efficaces et renouvelables (éoliennes, chauffe-eau solaire passif, foyers de masse), du jus frais à profusion!

     

  3. Quelles connaissances ou habiletés voulons-nous développer, quels talents et aptitudes voulons-nous partager, quels services voulons-nous échanger, quels liens voulons-nous créer, quelle culture voulons-nous incarner? Quelles sont les structures ou les outils dont nous souhaitons nous munir pour faciliter l’épanouissement, la liberté, la confiance, la résilience, autant collective qu’individuelle? Quels sont les moyens que l’on choisi pour réaliser ces aspirations?

     

Une fois ces éléments établis, pensés, rêvés, une fois la vision collectivement énoncée, clairement établie, mettons-la en place. L’entreprise, pour moi, n’est pas un moyen de faire de l’argent pour nous permettre de réaliser nos rêves. Ça, c’est la vision que le capitalisme nous vend, c’est ce qui anime le 90% des gens qui ne sont pas au chômage, celles et ceux qui rêvent d’une maison, d’un voyage, d’une famille, d’une retraite douce, celles et ceux qui donnent les 40h les plus productives et créatives de leur semaine (sans compter les heures passées dans le traffic pour s’y rendre, et les heures à nourrir leurs besoins qui leur permettent d’être productifs-ves le lendemain…).

L’entreprise n’est pas un moyen de faire de l’argent pour nous permettre de réaliser nos rêves. L’entreprise doit être une des formes que prend notre rêve. Ce doit être un résultat de la mise en action de notre vision. Ce peut aussi être un moyen d'avancer vers cet objectif, mais pas seulement un moyen financier: un moyen matériel surtout, organisationnel d'abord. Une structure qu’on se donne, en partie pour profiter des avantages que le système dominant donne aux entreprises, oui, peut-être, mais en restant conscient-e-s et vigilant-e-s afin que celle-ci ne s’impose pas à nous...

1 comment (+add yours?)

par Richard on sam, 05/30/2015 - 11:11

C'est simplement de la musique à mes oreilles!

Publier un nouveau commentaire

Filtered HTML

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <blockquote> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
CAPTCHA
Cette question est posée pour tester si vous êtes ou non un humain et pour prévenir l'invasion des robots!