15 mar 2015

Hommage à la CNV

La communication dans les communautés intentionnelles est un élément primordial pour leur réussite et leur épanouissement, ainsi que pour le bien-être de ses membres. Diana Leafe Christian, dans sa formation, donnait un rôle central dans l’équilibre de la vie de groupe à la communication et à la capacité du groupe à traiter l’information, aux côtés d’une gestion de projet efficace (gestion des ressources, planification et suivi, etc.) et du ciment qui lie ses membres ensemble (le plaisir d’être ensemble, favorisé par les fêtes, les moments de créativité, la pratique de sport ou autres activités ludiques). Également, au travers de nos visites dans différentes communautés, nous avons pu observer combien il est tout de suite évident lorsque la communication entre les membres est déficiente, et cet aspect nous rebute souvent, ou soulève un certain doute en nous quant à l’avenir du projet.

C’est pourquoi, dans notre vision, les relations humaines prennent une place centrale: quelle que soit ensuite la forme exacte que prendra la communauté, les défis qu’elle aura à traverser ou les décisions qui seront prises à diverses étapes de son développement, la raison d’être du groupe sera maintenue, ainsi que la confiance en l’épanouissement du projet (et de ses membres!). Ainsi, si certaines communautés intentionnelles se définissent par le travail (Twin Oaks), l’éducation des enfants (la Cité Écologique), la construction écologique (le GREB) ou même les conflits (oui-oui!), ce sont les relations humaines que nous mettons au coeur de la vision du Manoir, et qui soutiendront par la suite ces différents aspects du projet.

Différents outils

Il existe de nombreux outils pour favoriser une bonne communication, et ouvrir des espaces pour accueillir les sentis, ce qui a souvent pour effet de nourrir le lien entre les membres et la confiance des un-e-s envers les autres. L’intégration de ces outils et leur pratique régulière dans des espaces spécifiquement prévus à cet effet contribuent à créer une culture de la communication dans la communauté. Cette culture facilite ensuite les échanges et la gestion des petits et grands conflits qui surviennent immanquablement dans une vie de groupe.

Il existe une belle “diversité des tactiques” sur la question: chaque communauté a ses outils! Il suffit de voir ce qui nous convient, individuellement ou en tant que groupe, d’essayer, d’expérimenter, de s’approprier, d’intégrer, d’observer les effets. On peut même en inventer d’autres! Voici quelques exemples de ce qui existe:

  • Cercle de rétroaction positive et cercle de senti au Sanctuaire.
  • Comité de médiation et comité de santé mentale à Twin Oaks.
  • Formateur en facilitation membre de Sandhill
  • Outils de gestion de conflit développé à Ganas
  • Cercles réparateurs, découverts à la conférence des communautés

La CNV

Pour moi, la CNV est comme une fleur qui émerveille au premier regard, et qui pourtant, chaque jour, s’ouvre un peu plus pour dévoiler toute la splendeur de sa beauté, toute la puissance de son parfum. Une grâce qui trouve sa force dans son étonnante simplicité, au coeur de ce quelque chose de si complexe qu’est la vie. Sa place, qui paraît tellement - clairement - être “exactement ça”... tsé, le feeling que tout coule de source? Que y’a rien qui coince, qui dénote, que y’a simplement à faire confiance et à apprécier le voyage.

 

Simple comme principe: seulement 4 étapes et une posture.

Les 4 étapes de la CNV sont:

  1. L’observation;
  2. Les sentiments;
  3. Les besoins;
  4. La demande;

et la posture, c’est l’empathie!

Mais combien difficile à maîtriser! Comme un art martial dont la précision et la force d’un kata peut être affinée pendant des années, où l’équilibre et la maîtrise/la confiance en soi du guerrier sont au coeur de l’exécution d’un geste mille fois répété. (La comparaison avec l’art martial peut apparaître saugrenue, mais je crois qu’autant la CNV que les arts martiaux sont nourris par une philosophie non-violente!)

 

À première vue, la CNV semble être un outil dirigé “vers l’Autre”, puisqu’on parle de communication. Pourtant, pour moi, c’est pratiquement un outil de croissance personnelle, et je peux retracer des étapes d’élargissement de ma conscience à travers mon parcours d’apprentissage de la CNV.

Les sentiments

J’ai participé à un groupe d’étude sur la CNV, initiative proposée par mon amie Chantale Castonguay. Le programme et la pratique étaient basés sur “Les mots sont sont des fenêtres (ou des murs)” de Marshall Rosenberg et le livre d’exercices qui l’accompagne.

 

La première découverte que la CNV m’a apporté, aussi bête que cela puisse paraître, c’est la prise de conscience qu’il existe un arc-en-ciel des sentiments, que les émotions qui me traversent sont pleines de nuances et de complexité, et qu’il en existe une grande diversité. Moi qui croyais qu’il n’y avait que trois couleurs d’émotions: la tristesse, la colère, la joie... Je découvrais avec un étonnement médusé que l’on pouvait mélanger ces pastelles d’émotions de base pour en faire toute une palette chromatique d’affects… Wow!

Comme une enfant qui apprend une langue nouvelle, ça me prenait un effort de concentration et de réflexion intense pour m’approprier le nouveau vocabulaire des sentiments, et arriver à mettre le bon mot sur ce qui m’habitait. Je fronçais les sourcils et je sortais la langue pour balbutier et bégayer ces mots nouveaux et parfois effrayants. Effrayants, oui, de par la vastitude du monde inconnu sur lequel ils ouvraient.

Et puis, c’était tout un travail de rééducation, car j’apprenais qu’il y a des sentiments qui ne sont pas des sentiments. "Je me sens insultée" n’est pas un sentiment: ça ne m’appartient pas, ça implique l’autre et un jugement sur son action, et ça ne dit en rien ce que ça me fait. Le chemin pour en arriver à comprendre que “je suis déçue” ou “frustrée” est beaucoup plus juste est long et ardu, mais au final, c’est tellement plus “empowerant”!

 

Et en même temps que ces mots prenaient place dans mon esprit, en même temps que mon intelligence cérébrale était flabbergastée, ces concepts se déposaient en moi d’une autre manière. J’intégrais cette nouvelle “connaissance” tout en redéfinissant ma compréhension même de ce qu’était la connaissance. Oui, car j’étais les sentiments, et les mots nouveaux que j’avais pour les reconnaître prenaient corps… dans MON corps! J’intégrais littéralement ce vocabulaire! Pour la première fois de ma vie, à 21 ans, je me rendais compte avec clarté que la colère se manifestait par une tension dans ma mâchoire, la peur par un serrement au ventre, la joie par le feu d’artifice dans ma poitrine. En fait, rapidement, c’est mon corps qui est devenu mon indicateur: c’est lorsque je prenais conscience que quelque chose en moi se passait que je réalisais que je vivais une émotion, sur laquelle je pouvais appliquer un identifiant précis. Cette tâche était rendue beaucoup plus facile parce que le point exact d’émergence était marqué dans mon corps, et que celui-ci se détend immédiatement lorsque je tombe pile sur la bonne émotion.

L’empathie

J’ai reçu une formation et j’ai été bénévole au Centre d’écoute et de références de l’UQAM. J’ai assisté à des cercles d’empathie et découvert l’auto-empathie grâce Mélanie Vallée et Julie Champagne, formatrices en CNV.

 

La posture de la CNV, c’est l’empathie. Cette posture a la qualité d’être un espace d’accueil, d’ouverture à ce qui est et de non-jugement. Lorsque je m’installe dans cet espace intérieur, je deviens en quelque sorte une observatrice de ce qui se vit, en moi ou en l’autre. Cette position d’observateur n’est toutefois pas une forme de fuite ou de déni de ce que je vis, ce n’est pas prendre du recul pour relativiser ou me poser en arbitre neutre de la réalité objective, rationnel et insensible. La posture de l’empathie, c’est ÊTRE cet espace d’accueil et de non-jugement, c’est ÊTRE cet espace d’amour infini, où ce qui m’habite peut se déposer et se détendre. L’empathie, c’est comme les bras d’un parent aimant, des bras qui te prennent tel-le que tu es, quelle que soit la grosseur de ta peine, des oreilles et un coeur qui t’écoutent et qui t’entendent. Et comme c’est un espace que j’ai en moi, il est tout le temps là et je peux toujours compter sur sa présence.

En CNV, c’est ce qu’on appelle les oreilles de Girafe. La girafe, c’est l’animal qui a, proportionnellement, le plus grand coeur, parce qu’il faut pomper le sang tout en haut de son long cou! Et puis, sa position privilégiée représente aussi la position de l’observateur, avec une meilleure vue d’ensemble. L’empathie, c’est quelque chose que je peux offrir à l’autre ou à moi-même: je peux tourner mes oreilles de girafe vers moi, ou vers l’autre.

 

Avec l’empathie, pour moi est associé une autre lecture du monde que je trouve très aidante. J’appellerai ça, “les parts de soi”. Souvent, elles vont s’exprimer avec ce que l’on appelle en CNV les “voix de Chacal”. Le chacal s’exprime en jugements (sur lui-même ou sur les autres). Ce sont les multiples voix qu’on entend souvent dans notre tête, et qui vont parfois s’ostiner entre elles: “tu devrais faire ça”, “oui mais si je fais ça, qu’est-ce que le monde va penser”, “tu ne devrais pas penser ça”, etc. Or, on a parfois tendance à s’identifier à ces voix. Alors, d’une part, on croit ces jugements. Et d’autre part, on n’arrive pas à distinguer les différentes voix, les différents sentiments qui nous habitent par rapport à une même situation, les multiples besoins non-comblés sous-jacents.

Ainsi, maintenant, je dirais que, quand j’offre de l’empathie, ce n’est pas tout à fait à quelqu’un-e, mais à des parts souffrantes de lui ou d’elle (ou de moi-même!)

Les besoins

Une personne qui m’inspire beaucoup ces temps-ci, c’est la formatrice en CNV Isabelle Padovani, qui a une série de vidéos sur youtube

 

Il me reste encore beaucoup à apprendre de la CNV, et cette approche continue de m’émerveiller et de m’inspirer.

Un des défis sur lesquels je travaille encore, c’est celui de la traduction! La traduction, c’est de savoir recevoir des jugements (sans les prendre "personnel") et entendre les besoins non-comblés. Marshall Rosenberg, le père de la CNV, disait “les jugements sont l’expression tragique des besoins non-comblés”. Tragique, parce que de lancer des jugements, ça risque peu de nourrir le besoin qu'il exprime, parce que la personne n’aura certainement pas envie de nous aider!

Je trouve ça difficile aussi de m’ouvrir à une écoute empathique quand ce que je vis dans le moment, c’est la souffrance du manque, d’un besoin inassouvi, quand une partie de moi crie parce qu’elle se sent incomplète. Un des trucs que j’essaie de faire, c’est d’écouter cette partie de moi, et de lui demander ce qu’elle voudrait, et de reconnaître la beauté de son aspiration. Nos besoins non-comblés sont branchés à un élan de vie extraordinaire, et c’est cette source d’abondance qui souhaite se réaliser à travers l’expression de qui nous sommes. Si je me branche à mon aspiration plutôt qu’à mon besoin non-comblé, je parle d’un espace tellement plus serein et détendu, comme si je parlais à partir de la complétude plutôt que de m’exprimer à partir du manque.

Ben ça, je travaille encore là-dessus, parce que c’est pas si évident!

Gratitude

Marshall Rosenberg est décédé le 7 février dernier, auprès de sa femme et de ses enfants.

Cette série de vidéos créé par Marshall Rosenberg, dont certaines sont sous-titrées, est une partie de son lègue pour l'humanité...

 

Merci Marshall pour l'inspiration. Pour l'espoir.

 

Merci d'avoir ouvert des fenêtres, là où il n'y avait que des murs.

 

Merci aussi aux différentes personnes qui avec qui j’ai cheminé et qui m’ont offert des occasions de découvrir d’approfondir ma compréhension de cet outils merveilleux: Chantal, Jocelyne, Mélanie, Julie, Isabelle, et aussi toutes les personnes qui ont eu le courage de s’engager dans cette voie et de partager qui elles-ils étaient et de faire face à leur souffrance et à leurs peurs.

 

Que la CNV soit avec vous! ;-)

5 comments (+add yours?)

par Ugo on lun, 03/16/2015 - 12:55

Salut Arielle,

Merci pour le partage poètique de l'art de la communication.

Ça donne le gout d'en apprendre plus sur la communication non violente :)

Je ne t'ai pas oublié pour faire un article sur La Cité Écologique. J'ai un peu de difficulté à gérer mon temps ces temps-ci...

À plus,

Ugo

par Julie Champagne... on mar, 05/05/2015 - 23:08

Allo Arielle ! un article résumant la CNV oû j'y ressens ton amour de la présence empathique !!! C'est effectivement un chemin de vie d'intégration.   Accompagner nos parties blessées demande parfois du soutien d'une autre personne empathique pour permettre toute l'expérience de cette partie de se révéler et s'apaiser à long terme !

MERCI de partager cela dans la communauté, je suis heureuse de te lire !

Julie Champagne Grenier, Formatrice certifiée en CNV et guide en Focusing de la relation intérieure

 

par Nathalie Pouliot on dim, 10/25/2015 - 21:23

Lire ce que tu as à partager sur la CNV a un éffect de motivation en renforcie mon engagement à mettre la connaissance et pratique de cette "facon de vivre" en prioité dans ma vie.

Heureuse que tu reprenne l'initiative des cercles d'empathie chez nous. 

Merci 

par Ana Mattos on jeu, 01/21/2016 - 12:32

Je ressens tellement ta belle sensibilité à travers ce texte inspirante et j’adore la façon si claire et concrète de comment tu vis la CNV, par ton corps, tes émotions et cet espace d’amour infini d'empathie.

Merci Arielle, ça me fait grandir, ça me touche et ça m’inspire

par Cécile on sam, 02/20/2016 - 18:50

"Ainsi, maintenant, je dirais que, quand j’offre de l’empathie, ce n’est pas tout à fait à quelqu’un-e, mais à des parts souffrantes de lui ou d’elle (ou de moi-même!)"

C'est tellement vrai et beau!

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