Je suis de celles qui croient que le monde ne tourne pas rond et qu'il faut le changer. Qu'il y a encore de l'oppression, de la domination, de l'injustice, des déséquilibres, des gens qui meurent de faim pendant que d'autres surmangent, des gens qui se font mettre dehors de leur maison et de leurs terres pendant que d'autres gaspillent et spéculent.

La position idéologique que le monde ne tourne pas rond et qu'il faut le changer, implique d'abord de croire qu'il est possible de le changer. Sans cette prémisse de base, nous ne mènerions pas nos actions avec la même ferveur.

Ainsi, le monde ne tourne pas rond et il faut le changer… Mais comment? Comme d'autres avant moi, et d'autres après moi, j'ai essayé plusieurs stratégies, plusieurs approches. Cet article prend la forme d'une analyse subjective fortement inspirée de mon parcours, à partir duquel j'ai tenté de dresser un portrait grossier des options qui s'offrent à nous, qui se situent du côté de la recherche d'alternative(s) : les généralisations que j'en tire ne servent qu'à me draper dans une objectivité et une rigueur intellectuelle illusoires…

 

Petit exercice de philosophie (attention, présence de sophismes!)

 

Postulat: On part de l'idée que le monde ne tourne pas rond, et qu'il faut le changer.

 

Hypothèse #1 : Pour le changer, il faut sensibiliser les gens.

  • Croyance de base : Les gens peuvent changer. Ils font « le mal » parce qu'ils ne savent pas: en faisant appel à leur raison, ils comprendront.

Intellectuels et philosophes; écolos qui misent sur la sensibilisation (comité écolo:Vertige)

 

  • Croyance de base : Les gens peuvent changer. Ils font « le mal » parce qu'ils souffrent : leur vision du monde est ainsi déformée, et ils ne savent pas, ou plus, quels moyens prendre pour satisfaire leurs besoins. Ils ont une relation malsaine au monde et croient devoir s'en protéger. Il faut les soigner, les aimer, les soutenir, pour accompagner leur guérison, et par là, celle du monde.

Religieux missionnaires; psychologues; hippies et vague New Age de croissance personnelle

 

  • Croyance de base : Les gens peuvent changer. En les éduquant, en les forçant, en changeant l'environnement de manière à orienter les comportements, ils changeront leurs habitudes.

Réformateurs; éducateurs; fonctionnaires et gestionnaires

 

Hypothèse #2 : Pour changer le monde, il faut réformer les structures

  • Croyance de base : Structures sociales. Une aide organisée apporte un soulagement immédiat des symptômes dus aux défaillances du système. À long-terme, l'aide offerte aux « victimes » du système leur permettra de s'adapter et de se réintégrer dans la structure qui les exclus. Aussi, en demandant au système de nous subventionner, on pourra mettre sur pied une résistance tranquille et, éventuellement, patcher les failles pour enrailler ses problèmes de fondation (donc, à sa base).

Organismes communautaires (vision un peu forcée par la structure des subventions)

 

  • Croyance de base : Structure politique. Par “la” politique, la formation d’un parti, la prise de pouvoir, « l'élection » démocratique et populaire de notre groupe par une masse éclairée et solidaire, nous y arriverons. Oui, « l'arène » est pourrie, les règles du jeu sont manipulées et les forces, déséquilibrées, mais on peut se frayer un chemin. Notre ascension vers les hautes sphères du pouvoir assurera que nos valeurs imprègnent de plus en plus le système, le purifie, lui redonne ses lettres de noblesse et son code d'honneur. Puis, quand, par les règles de la démocratie, le peuple nous aura confié le pouvoir, nous changerons les règles du jeu pour que dégringolent les bienfaits sur les gens démunis (ou les Québécois, ou la nature). Ceux-ci n'ont pas les outils et les ressources pour s'organiser eux-mêmes, alors d'autres gens bons doivent le faire pour eux et les sauver de leur situation. Après, ils auront ce qu'il faut pour faire les bons choix (moraux?), être altruistes et reconnaissants, et poursuivre eux-mêmes leur émancipation collective par les outils politiques pacifiques et réformateurs. D'ailleurs, les problèmes auront tous été réglés, donc il n'y aura simplement plus de gens démunis.

Québec Solidaire, PQ de l’ancienne garde, Parti Vert, assos étudiantes, etc.

 

  • Croyance de base : Structure économique. En s'intégrant au système et en lui apportant des correctifs mineurs.

    • Par nos choix de consommateurs (mode de vie, investissement économique (fonds de pension, etc.))

    • Par notre contribution dans le cadre de notre activité professionnelle. (Gestion de l'environnement, création de produit écologiques et équitables, )

    • Par la manifestation pacifique et respectueuse de nos opinions sur la place publique : pétitions, manifestations dans les rue, vote, membership et don en argent à de groupes de pression, post facebook et macarons.

Laure Waridel et le mouvement de consommation responsable; approche individualiste; mouvement sociaux organisés et groupes de pression (Greenpeace, Oxfam, etc.)

 

Hypothèse #3 : C'est par notre action en-dehors du système que le monde va changer.

  • Croyance de base : Nous ne participerons pas au système! Celui-ci est porteur de valeurs auxquelles nous nous opposons, et nous refusons de le légitimer par notre participation à celui-ci. Nos pratiques et nos actions sont cohérentes avec nos valeurs.

Anarchistes (bon, là, il y a des dizaines de courants au sein de l’anarchisme, c’est un sujet que je ne maîtrise pas tout à fait je l’avoue, alors plutôt que d’entrer dans des détails où je vais me perdre, je vais en rester à cette grossière généralisation!)

 

  • Croyance de base :  Nous construirons une utopie, et nous donnerons ainsi l’exemple qui permettera au monde de changer. En trois étapes faciles!:
    1- Par nos expériences sans préjugé et libérées de tout déterminisme, nous réussirons, là où les autres ont échoué, à révéler au monde LA solution pour atteindre le monde parfait.

Toutes les communautés intentionnelles?; Squats anarchistes;

 

2- Non seulement trouverons-nous LA solution, mais nous SAURONS, grâce à notre bonne volonté, notre grand coeur et tout son amour infini, nos beaux yeux et notre pureté d'âme, à la mettre sur pied de manière parfaite également. Nous en ferons ainsi un exemple pour le reste de la planète.

Communautés utopistes du XIXe siècle;

 

3- Non seulement aurons-nous trouvé LA solution parfaite et aurons-nous  SU la réaliser parfaitement, ce qui en fait un exemple pour l’humanité entière… Mais, en plus!, toutes les personnes en verront l'exemple vont voir son potentiel et immédiatement y adhérer, ET savoir l'appliquer elles aussi et le reproduire sans faille à l'identique, ou alors de manière parfaitement adaptée à leur propre contexte.

Communautés utopistes du XIXe siècle; Missionnaires!

 

Hypothèse #4 : Il n'y a pas à consulter ou inclure ou rassembler les gens autour d'un projet social, politique ou économique. Nous savons ce qui est bon, et nous l’imposerons par tous les moyens.

  • Croyance de base : Les gens au pouvoir et ceux qui bénéficient du système actuel ne renonceront jamais volontairement à leurs avantages et aux bénéfices qu'ils tirent de l'exploitation du reste de l'humanité. Le seul moyen de changer le système, c'est de le renverser : il faut une vraie révolution. Nous prendrons le pouvoir par la force. La violence est nécessaire pour lutter contre un système violent.

    • Toutes structures confondues sont à éliminer. Il faut s'attaquer aux structures et faire la révolution.

    • Il faut renverser les structures, et en prendre le pouvoir. Si c’est “telle” classe sociale/politique/économique qui dirige le monde plutôt que telle autre, celui-ci serait juste et tout le monde sera heureux.

Communistes de la vieille école, aussi appelés anarchistes autoritaristes (oui oui!)

 

  • Croyance de base : Les démunis sont des causes désespérées. Vaut mieux les prendre totalement en charge, comme des mineurs, et éviter ainsi qu'ils s'approprient les outils du pouvoir. Ils sont trop stupides de toute façon, ils feront de toute manière le mauvais choix. Finalement, mieux vaut ne pas trop changer les choses, elles ne peuvent être améliorées. Elles sont peut-être même au mieux de ce qu'elles peuvent être. Assurons-nous simplement de garder un équilibre confortable en donnant d'un côté ce que l'on prend de l'autre.

Partis politiques de toutes directions, vision néolibérale

 

  • Croyance de base : Les âmes sont perdues. Il faut les remettre dans le droit chemin, à tout prix, même celui de blesser ou tuer des gens en chemin. De toute façon, s’ils nous résistent, c’est que ce sont des impies.

Fanatiques religieux de toute école

 

Questionnements et remises en question

Vous le constatez en lisant ces lignes : je suis dans un creux de vague militant en ce moment, une phase de remise en question, teintée d'un peu de défaitisme et de pessimisme. Le processus pour changer les choses est long, et ce que l'on réussit à amener comme transformation, grâce à un dévouement de longue haleine et souvent exténuant, peut être ramené à néant en quelques années de gouvernement conservateur, ou d'un promoteur immobilier qui fait tout raser… Je suis parfois envahie d'un sentiment d'impuissance, le sentiment que le monde ne fait pas sens, mais que je n'ai aucune prise sur lui. Que bien que je ne sois pas seule, bien qu'il existe des milliers d'initiatives qui vont dans « le bon » sens, on n'arrive pas à faire renverser la vapeur.

J'ai fait miennes, tour à tour, les hypothèses énoncées ci-haut. En fait, vous l'aurez peut-être deviné, je me situe maintenant dans l'option #3: c'est en construisant un modèle d'alternative que je souhaite participer au changement. Et je crois aussi qu'il n'y a pas de solution miracle, et que ça prend sûrement un peu de tout ça pour que ça marche...

L'objectif, au fond, c’est d’avoir le plus d’impact sur le système, ou de vivre nous-mêmes le plus prêt de notre idéal? C'est le vrai questionnement que je souhaite partager avec vous ici: qu'est-ce qui a le plus d'impact? Quelle position identifie le mieux le noeud du problème, quelles stratégies ou quelles action ont le plus d'influence? Et surtout, surtout: en vérité, est-ce qu'on peut vraiment le savoir, le prévoir? Ne risquons-nous pas, en adoptant une école de pensée et en croyant avoir identifié la "vraie" "bonne" posture idéologique, de ne plus lire la réalité telle qu'elle est? Sommes-nous capables de reconnaître lorsque les actions que l'on pose ont l'effet contraire de celui que l'on souhaite, ou n'ont pas d'effet du tout? Sommes-nous capables de reconnaître que parfois, certains phénomènes nous dépassent? Que certaines réalités sont trop complexes pour que nous les comprenions vraiment, pour que nous puissions prévoir les résultats que nos actions auront sur elles.

Dans ce cas, c'est peut-être le postulat de base qu'il faudrait revisiter.

"Le monde ne tourne pas rond et il faut le changer."

Et si... Et si nous ajoutions:

"mais nous n'y pouvons rien."?

Quelles hypothèses cela fera-t-il émerger? (Et même, avant ça: quelles émotions? quelles réponses-réflexes? Juste m'observer moi-même devant cette éventualité est un exercice plein d'enseignements!)

***

Et si la non-violence ne marchait pas (dans des circonstances de guerre civile par exemple), parce que les gens sont devenus fous, qu'ils sentent qu'ils ont une certaine impunité, ou qu'ils sont déconnectés d'eux-mêmes parce qu'ils n'ont plus de repères ou ont été témoins et acteurs de trop de violence. S'ils ne sont pas stratégiques, mais impulsifs, s'ils ne font pas appel à la raison, mais à la rage ou à la foi, s'ils ne ressentent plus de compassion, mais de la haine pure… Si le peuple a pris les armes et qu'il n'a plus rien à perdre, que la violence fuse de part et d'autre… Peut-on poursuivre dans une approche de non-violence, au risque de perdre sa vie sans que cela ne permettre de gagner le combat, ou simplement de faire avancer notre cause?

(Inspiré par l'article sur l'insurrection ukrainienne « Quand les fachos montent aux barricades » dans la revue Mauvaise Herbe)

 

Et si on assumait parfois que des problématiques nous dépassent, que nous ne sommes pas outillé-e-s pour y faire face. Si, dans ces cas-là, nous invitions la personne à aller se recueillir et à s'en remettre à « une force » extérieure? Simplement reconnaître nos propres limites face à certains problèmes, et reconnaître que la résolution d’un problème ou d’une problématique ne relève pas de nous, que c’est au-dessus de nos forces, compétences, etc.

(Inspiré par la visite à la ferme de Sarah et Charles, à St-Georges)

 

Et si, plutôt que de partir de la prémisse qu’il faut changer le monde, on partait plutôt de la prémisse que ça ne marchera pas. Qu'on ne changera pas le monde, qu'on ne vaincra pas le système capitaliste. Qu'on va perdre dans cette lutte. Qu'on ne convaincra jamais assez de monde qu'il faut changer les choses, et qu'ils ne seront jamais prêt-e-s à ce qu'elles changent.

Mais qu'on choisissait de lutter quand même, parce qu'on croit qu'il n'y a pas d'autre façon de vivre. Qu'est-ce qui changerait dans notre approche? Dans nos stratégies? Dans nos actions?

(Inspiré par l'article sur l'ITS « Individualités tendant vers le sauvage » dans la revue Mauvaise Herbe)

1 comment (+add yours?)

par Arielle on lun, 12/15/2014 - 16:57

Merci pour les feedbacks, c'est génial d'avoir les échos de ce que vous pensez de ce qu'on écrit dans nos articles.

Pour celui-ci, deux personnes m'ont fait le même commentaire, comme quoi il manquerait au moins une posture dans les hypothèses que j'ai soulevées, qui devrait probablement se trouver au début de la liste. Je la partage, parce que je trouve que c'est très pertinent!

Hypothèse #1 : Pour changer le monde, il faut d'abord se changer soi-même, en profondeur… C'est ce à quoi je travaille activement en ce moment, par un engagement réel, dans mon quotidien et dans toutes les sphères de ma vie… Grosse job!. Comme le Dalaï Lama le dit si bien : "Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde."

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